LETTRES ANGEVINES
par Y. JOSEPH-HENRI
 
 


VENDREDI OU LES LIMBES DU PACIFIQUE

Michel Tournier

[sommaire]


Références des pages : édition Folio.

RESUME DE L'OEUVRE

 

UNE APPROCHE DE L'OEUVRE

 Le fait que l'on reprenne une histoire pour l'écrire autrement est un phénomène qui nécessite qu'on s'interroge sur l'histoire-source et le mythe qu'elle a crée . Il me semble en effet difficile de parler de l'oeuvre de Tournier sans la comparer plus ou moins à l'oeuvre de Daniel Defoe.

Le Robinson Crusoë de Defoe a pour titre exact : «La Vie et les Aventures étranges et surprenantes de Robinson Crusoé, marin natif de York, qui vécut vingt-huit ans tout seul sur une île déserte de la côte de l'Amérique près de l'embouchure du fleuve Orénoque, après avoir été jeté à la côte au cours d'un naufrage dont il fut le seul survivant et ce qui lui advint quand il fut mystérieusement délivré par des pirates.»

Celui de Tournier s'intitule : «Vendredi ou les limbes du Pacifique»

On le voit de manière évidente, si Vendredi et Pacifique nous renvoient à l'histoire de Defoe Tournier met l'accent sur Vendredi au lieu de Robinson. Quant au terme limbes, il évoque autre chose que l'île au sens concret de Defoe,il nous renvoie au sens des Romains et des Grecs. Dès lors, sa valeur est plus large, voire plus abstraite en désignant plus un ailleurs et prépare ainsi un glissement vers une dimension symbolique du roman.

Mais la différence la plus importante réside dans l'inversion que Tournier fait subir au titre de Defoe en remplaçant Robinson par Vendredi. Est-ce à dire que Robinson se transforme en Vendredi ? Ou que Robinson est, par nature, Vendredi ? Quoi qu'il en soit, il signifie par là l'importance de Vendredi, le sauvage, au détriment du civilisé Robinson. C'est donc bien déjà à une relecture du mythe de Robinson que Tournier nous invite à travers un entrelacs de symboles dont certains sont soigneusement mis en évidence.

 Curieusement, pour le lecteur moderne de Robinson Crusoé qui découvre une histoire qu'il connaît sans avoir jamais lu le livre auparavant, le livre de Defoe commence l'histoire de Robinson sur son île déserte après une assez longue série de péripéties qui visent à situer les malheurs de Robinson sur son île comme le résultat d'un endurcissement au mal et donc comme une sorte de punition du destin. Tournier,lui, concentre son histoire sur l'épisode le plus connu dans l'histoire de Crusoé, celui qui fonde le mythe. Mais, il le fait précéder d'un prologue qui fait office à la fois d'introduction et de mise en perspective symbolique de toute l'histoire. Robinson en effet est présenté par le capitaine Van Desseyl, de manière prémonitoire, selon les différents états sous lesquels il se métamorphosera. Cela a pour signification première d'avertir le lecteur que les mésaventures de Robinson Crusoé ont un sens quasiment fatal. C'est ensuite signifier que les différentes attitudes de Robinson dans sa vie sur son île, ses différents comportements, sont symboliques et représentent sans aucun doute un processus vers l'élaboration d'une histoire mythique de Robinson au sens où Tournier nous livre une histoire qui fonde les rapports de l'homme avec la Terre, avec le monde en récupérant nos peurs et nos angoisses les plus fondamentales.

Par la même occasion, Tournier situe son texte en présentant son personnage et les circonstances de son naufrage. Il se permet aussi , par le capitaine Van Deyssel, de poser un problème qui semble devoir irriguer toute son oeuvre : celui d'une morale adaptée à la réalité profonde de l'homme ("Vous êtes pieux, avare et pur" dit le capitaine au début, puis, plus loin, avant la catastrophe finale, "gardez-vous de la pureté. C'est le vitriol de l'âme"). Pourtant si Tournier cherche une morale adaptée à la réalité profonde de l'homme, c'est qu'il signifie a contrario que nous vivons avec une morale donc fausse, illusoire : laquelle, sinon celle que notre civilisation nous fait croire bonne ?

Il n'est pas question dans un passage si court de faire une comparaison exhaustive entre les deux oeuvres. L'objectif étant avant tout de parler du Robinson de Tournier. Cependant il est assez frappant de noter que sur une base semblable, les divergences sont notables.

La première et la plus importante concerne l'attitude de Robinson chez Tournier et chez Defoe. Chez Defoe, Robinson, échoué sur la grève et se réveillant, se met rapidement à construire un radeau pour débarrasser le bateau. En d'autres termes, il a la prescience de son état et un instinct d'adaptation puissant. Au fond, il ne s'abandonne jamais totalement au désespoir d'une part parce qu'il s'appuie sur sa raison, et d'autre part parce qu'il croit en une destinée. Sa vie est régie par l'idée que Dieu organise le monde et qu'au fond il est plus ou moins dans les mains de Dieu et sans doute privilégié par rapport aux autres. Sous cette forme, d'ailleurs, Robinson est un héros au sens traditionnel du terme. Ensuite, le Robinson de Defoe se met à exploiter l'île, à l'administrer : et il en tire non seulement des richesses mais un certain bien-être. Il finit même par s'y trouver mieux qu'avant du fait de son statut de roi de l'île.

Au contraire, Robinson chez Tournier est perdu, son premier souci est de fuir et devant son échec, il tombe en déréliction. Robinson, d'une certaine manière apparaît comme un faible. Pourtant là ne semble pas vraiment le problème. Ce qui importe, c'est l'importance de sa vie intellectuelle et de sa vie psychique. Robinson non seulement pense ses rapports à l'île, ses rapports à la vie, mais il s'analyse en train de penser, il scrute les évolutions de son être mental.

Dès lors apparaît clairement la grande différence -toutes proportions gardées bien-sûr- entre les deux personnages : le Robinson de Defoe est un personnage agissant sur l'île et s'adaptant juste ce qu'il faut pour continuer son oeuvre d'installation dans l'île et d'administration de celle-ci. Alors que chez Tournier, Robinson est l'objet d'une transformation lente mais sûre, transformation interne qui transforme donc l'histoire de Robinson sur son île en un récit initiatique d'une métamorphose.

Toute la question me semble-t-il est de savoir si cette métamorphose merveilleuse situe le roman dans un conte de fée, qui nous donne pour certain quelque chose d'extraordinaire, ou si nous sommes bien dans un roman psychologique et symbolique à la fois. Autrement dit, cette métamorphose est-elle à percevoir comme des avatars fabuleux tous plus incroyables les uns que les autres, ou au contraire comme des phénomènes à décrypter sur le plan symbolique parce qu'ils nous permettent de comprendre le monde et nous délivrent un message, celui d'une ligne de vie. Si tel était le cas, on peut comprendre alors que le Robinson de Tournier soit un grand roman si cela peut signifier quelque chose, en tout cas un roman qui, comme les plus riches, pose le problème de la vie et de notre relation au monde et à nous mêmes.

Déjà en effet, par le titre, Tournier nous incite à comprendre, par la référence aux limbes, que son récit ne vise pas forcément une relation d'aventure dans ce qu'elle pourrait avoir de concrètement vraisemblable. Peu importe le lieu, c'est un ailleurs, la référence au Pacifique ne servant peut-être qu'à situer l'histoire dans la mouvance de celle de Defoe, mais aussi sans doute parce que le pacifique, c'est peut-être tout simplement Robinson: il y a dans pacifique le terme de paix et Robinson finit par être en harmonie avec l'île de Speranza, avec le monde et l'univers solaire. Et c'est cette paix que le Soleil et Spéranza récompensent en lui octroyant un enfant. Mais mieux, le terme de Vendredi, substitué à Robinson nous invite à inverser la relation entre le maître et son domestique sauvage. Si Tournier parle de Vendredi, c'est parce que Robinson s'est dépouillé de son âme de civilisé pour revêtir le pagne du sauvage (et encore !) et que Robinson va sans doute plus loin encore que Vendredi dans sa métamorphose dans la mesure où il était sans doute destiné, par son teint roux, à devenir un être solaire.

Or, quelle est l'aventure morale de Robinson ?

Elle passe d'abord par une forme d'abandon de toute force de réaction. Robinson est éperdu au sens propre du terme. Il a perdu son ressort , sa boussole. Dans son abandon, il cherche des raisons de se raccrocher à la vie et invente tour à tour le travail, l'organisation de la vie, la structuration de la vie en tranches de temps, prenant appui sur les textes bibliques et la morale. D'ailleurs, il est édifiant de voir qu'au fond ses expériences peuvent être erratiques mais qu'elles se trouvent quasiment tout le temps justifiées. Ainsi, lorsqu'il hésite entre la souille et la crypte, et qu'il identifie l'une à Lucy sa soeur et l'autre à sa mère sa seule justification réside dans le caractère plus tendre donc plus dangereux de Lucy. En d'autres termes; Robinson est un individu rigide à la fois par le milieu empreint de religion chrétienne dans lequel il vit et à la fois parce que ce milieu joue comme des rails qui le portent et le conduisent. Mais vers quoi est-il conduit ? Il est conduit vers une activité qui consiste à tenter de s'accaparer le monde, et à refuser d'accepter ce qu'il est au nom de valeur quasiment inhumaines puisque ce sont des valeurs mises en place par Dieu. La religion chrétienne est déjà une religion austère, mais celle des quakers l'est encore plus. Mais cette austérité , ces commandements, que l'on retrouve dans le père exilé du monde dans sa boutique et de sa femme autoritaire, sont tout le contraire d'une ouverture à la vie.

Il faut donc que Robinson se dépouille progressivement de ses peaux successives, c'est-à-dire des expériences successives qu'il a faites depuis l'enfance. Il doit progressivement abandonner ce qu'il était. On peut ainsi s'apercevoir qu'en évoquant son père, sa mère, Lucy, il semble appeler tour à tour parents et soeurs pour les faire ressurgir de son subconscient, et , une fois ramenés à la conscience, les oublier. Au fond, la psychanalyse n'est rien d'autre. Ligoté par son éducation , Robinson doit se libérer de son éducation.

Si on y prend garde, père faible, confiné dans l'obscurité, mère autoritaire -et donc sans doute castratrice-, image obsédante de la soeur qui l'entraîne dans l'eau au point de risquer de couler ou de sombrer dans la folie, ces images sont édifiantes. tourbillonnent ici l'image d'une soeur vers laquelle on est peut-être attirée mais que l'on sait repousser, refouler. De même, la tendresse semble coupable au profit de l'autorité , n'est-ce pas contre ses tendances naturelles que Robinson lutte ?

Parole des Evangiles, dieu castrateur lui aussi, exigeant une obéissance absolue sous peine de sanction, toute cette dimension réitérée dans la première partie de l'oeuvre disons jusqu'au chapitre VII [à vérifier], n'est-ce pas en réalité comme une vision du monde réducteur, qui étiole l'individu en l'empêchant de s'épanouir. La mort de Lucy devrait d'ailleurs nous interpeller : pourquoi est-elle morte adolescente ? Avant de devenir femme ...Que penser aussi de cette image que Robinson donne de son passé, "ce mort vernissé comme un sarcophage qui m'appelle avec tant de séduisante tendresse": un sarcophage, une momie, ce sont des emprisonnements (qu'on songe aux bandelettes). Comment ne pas noter que son père est prisonnier du passé lui-même ? "Le présent ne valait que comme source de souvenir" dit Robinson de lui (p.39), son père d'ailleurs est coincé entre le passé et l'éternité abolissant donc le temps et particulièrement le temps présent. Robinson va donc se débarrasser de ces exemples sur lesquels d'ailleurs il ne reviendra pas dans la deuxième partie du livre, une fois qu'il aura abandonné l'exploitation rationnelle de l'île.

La vie de Robinson sur Speranza est donc d'abord une vie d'exploration. Et ce n'est sans doute pas seulement l'île qu'il explore, mais lui. Lorsqu'il explique sa vision manichéenne de la souille et de la grotte, il utilise l'image de Dieu et de Lucifer parce que le monde reste marqué pour lui par le bien et le mal, le mal étant la soeur et le bien la mère. Pourtant, à épuiser sexuellement Speranza, Robinson nous laisse un message. La sexualité de Robinson , nourrisson, recommençant à vivre, est une sexualité qui oscille sans doute entre la soeur et la mère. Régression ? Peut-être, mais régression nécessaire pour dépouiller Robinson des habits de son âme. Mais aussi, dans le temps présent de Speranza, recherche de sa sexualité. Or, s'il élimine instinctivement la figure de Lucy, il finit aussi par s'apercevoir que sa sexualité avec la mère est condamnée parce qu'elle est stérile (on le sait bien, la reproduction à l'interieur d'un même groupe d'individus est source de tares et de dégénerescence.).Elle doit donc être abandonnée. Reste dès lors, sous la pulsion sexuelle, à explorer l'île sous ses aspects végétaux comme un succédané de femme . Une telle sexualité est condamnée elle aussi, le sexe de Robinson étant piqué à son tour et produisant un fruit, une mandarine. Il restera la combe qui elle donnera lieu à l'éclosion de mandragores, ces filles que la terre lui donne. Le problème, c'est que la combe est infidèle et qu'elle se donnera aussi à Vendredi qui , imitant le maître dans la combe produira des filles mulâtresses, des mandragores blanches et noires, dégoûtant Robinson de continuer à s'accoupler à Speranza.

L'intérêt symbolique de tout cela est assez vite perceptible si on saute d'un coup à la fin du roman : à sa deuxième partie, puis à sa fin.

Vendredi quittera Speranza pour s'embarquer sur le bateau qui avait accosté : il disparaît donc. Mais sa disparition est compensée par un fils. Speranza/Vendredi , filles/fils , terre/soleil, on voit bien que d'une part les deux poles féminin-masculin du monde sont symbolisés tout au long de l'histoire de Robinson. Mais, si l'amour est sans doute difficile à stabiliser, il semble qu'il apporte plus de satisfactions entre hommes qu'entre homme et femme. On pourrait d'ailleurs rapprocher le couple Robinson-Lucy du couple Robinson-Vendredi. Le premier est morbide, c'est la souille (la bien nommée), le second, c'est la gemellité, une sorte d'égalité, d'équilibre entre les sexes. C'est sans doute d'ailleurs cette gemellité qui débouchera sur le cadeau de l'enfant, le mousse.Il est symptomatique que ce dernier soit ramené par Robinson de l'alvéole qui symbolise en quelque sorte la maternité de Speranza, comme si cette enfant était issu de la terre. Mais n'a-t-il pas été donné à Robinson pour le consoler de la perte de Vendredi. Or, si Robinson baptise le mousse Jeudi, jour de Jupiter, n'est-ce pas pour se consoler de la perte non pas de Vendredi mais de Vénus que symbolise Vendredi ?

Ainsi, derrière un foisonnement confus parce que complexe, Robinson , l'exilé (au sens propre) a découvert Vénus, la déesse de l'amour ,de la chasse et de la féminité. Mais Vénus partie est remplacée par Jeudi, dieu du ciel et dimanche des enfants.

Comment ne pas voir là l'aveu d'un choix définitif (dimanche éternel) assumé parce que donné par les dieux et par la terre mère, de la pédophilie ? Que devient par exemple le mousse dans la chanson évoquant ce petit navire qui n'avait jamais navigué et qui finit par aboutir au mousse que l'on dévore ? L'acte de manger la chair n'est-il pas une façon d'assimiler en soi celui que l'on aime ? Et n'est-ce pas à une sorte de triomphe que nous sommes conviés dans une gloire solaire, cité du dieu (enfant), symbole de vénération donc, mais libéré (le jeudi est "le dimanche des enfants", tandis que le dimanche pour l'homme est le jour où la clepsydre s'arrête et où le temps est suspendu) dans une dimension éternelle.

 

 

 

 

 

La solitude . Ch. 2 page 30

L'élan de gaieté puérile qui avait emporté Robinson était tombé en même temps que se dissipait l'espèce d'ébriété où l'entretenait son travail forcené. Il se sentait sombrer dans un abîme de déréliction, nu et seul, dans ce paysage d'Apocalypse, avec pour toute société deux cadavres pourrissant sur le pont d'une épave. Il ne devait comprendre que plus tard la portée de cette expérience de la nudité qu'il faisait pour la première fois. Certes, ni la température ni un sentiment de quelconque pudeur ne l'obligeaient à porter des vêtements de civilisé. Mais si c'était par routine qu'il les avait conservés jusqu'alors, il éprouvait par son désespoir la valeur de cette armure de laine et de lin dont la société humaine l'enveloppait encore un moment auparavant. La nudité est un luxe que seul l'homme chaudement entouré par la multitude de ses semblables peut s'offrir sans danger. Pour Robinson, aussi longtemps qu'il n'aurait pas changé d'âme, c'était une épreuve d'une meurtrière témérité. Dépouillée de ces pauvres hardes - usées, lacérées, maculées, mais issues de plusieurs millénaires de civilisation et imprégnées d'humanité -, sa chair était offerte vulnérable et blanche au rayonnement des éléments bruts. Le vent, les cactus, les pierres et jusqu'à cette lumière impitoyable cernaient, attaquaient et meurtrissaient cette proie sans défense. Robinson se sentit périr. Une créature humaine avait-elle été jamais soumise à une épreuve aussi cruelle ? Pour la première fois depuis le naufrage, des paroles de révolte contre les décrets de la Providence s'échappèrent de ses lèvres. « Seigneur, murmura-t-il, si tu ne t'es pas complètement détourné de ta créature, si tu ne veux pas qu'elle succombe dans les minutes qui viennent sous le poids de la désolation que tu lui imposes, alors, manifeste-toi. Accorde-moi un signe qui atteste ta présence auprès de moi ! » Puis il attendit, les lèvres serrées, semblable au premier homme sous l'Arbre de la Connaissance, quand toute la terre était molle et humide encore après le retrait des eaux. Alors, tandis que le grondement de la pluie redoublait sur les feuillages et que tout semblait vouloir se dissoudre dans la nuée vaporeuse qui montait du sol, il vit se former à l'horizon un arc-en-ciel, c'était comme une auréole presque parfaite, dont seul le segment inférieur disparaissait dans les flots, et qui étalait les sept couleurs du spectre avec une admirable vivacité.

  • La pluie qui tombe est un déluge et suggère par sa force le Déluge biblique.
  • Apocalypse, premier homme, l'Arbre de la Connaissance, la terre (..) molle et humide (..) après le retrait des eaux, les sept couleurs : champ lexical religieux conduisant à comparer la situation de Robinson à celle d'Adam.
  • Cette comparaison est intéressante parce qu'elle part d'un élément en apparence anodin : le vêtement. Tournier nous conduit en fait à associer Robinson au monde d'où il vient. Or, la civilisation n'est pas un monde propre à l'homme, du moins selon le mythe des origines installé par la religion. L'intérêt majeur de ce rappel consiste à nous permettre de découvrir toute l'appartenance de l'homme à la société, tout ce qu'elle représente pour l'homme et combien ce dernier n'agit en général jamais qu'au sein d'elle. Mais, dans le même temps, Tournier nous fait prendre conscience de cette faiblesse originelle de l'homme physiquement et moralement. La question qu'on peut se poser -et à laquelle il répond par la fin de son livre- c'est de savoir si cette faiblesse originelle de l'homme est insurmontable..
  • Bien qu'il soit naturel de penser que Robinson pense selon sa foi due à l'époque et à ses origines, il n'empêche qu'il nous offre aussi la possibilité de comprendre comment l'homme en vient à avoir une vision mystique du monde dans l'opposition entre la puissance des éléments et la faiblesse de sa condition.
  • L'arc-en-ciel : le miracle . Dieu faisant un signe à sa créature . Mais aussi une formidable ironie par rapport au sort et à la crédulité de Robinson. L'intérêt du passage réside dans la mise en évidence de cette distance ironique du narrateur à l'égard de son personnage.
  • Faut-il en conclure que l'auteur se moque de son personnage ou qu'il introduit discrètement une critique de la religion mythe fondée sur une réalité qui, ainsi transformée et idéalisée ne nous nous ait d'aucune aide ?

Le passé: une voie sans issue Ch.2 page 39

« Le passé ne valait que comme source de souvenirs, fabrique de passé. Il n'importait de vivre que pour augmenter ce précieux capital de passé. Venait enfin la mort : elle n'était elle-même que le moment attendu de jouir de cette mine d'or accumulée. L'éternité nous était donnée afin de reprendre notre vie en profondeur, plus attentivement, plus intelligemment, plus sensuellement qu'il n'était possible de le faire dans la bousculade du présent.»

  • Philosophie de la vie entièrement tournée vers la négation du présent au profit du passé et dans l'attente de la mort.
  • C'est au fond un carpe diem que développe Tournier en nous faisant comprendre sentir tout ce qu'une telle conception a d'anormal. D'ailleurs, la raison de Robinson finira par vaciller, en peuplant son présent de figures du passé.
  • Par contre, cette plongée dans le passé est aussi un moyen pour Robinson de retrouver le sens des valeurs nécessaires à sa survie.

Thésaurisation Ch. 3 p. 60-61

En retrouvant ce qu'il appelle son moi , Robinson retrouve les réflexes des hommes qui se projette vers l'avenir parce qu'il construise leur vie par anticipation . Cette morale lui permet aussi de comprendre que sa thésaurisation est limitée du fait de sa solitude. En effet, en vendant et non plus simplement en conservant, l'homme social thésaurise le bien et le travail sous la forme de l'argent. Dès lors, il découvre les bienfaits de l'argent et de la vénalité

L'utérus de Spéranza ch. 5 pp.104 :

D'abord allusion au liquide (amyotique ?) : «Il était dans le ventre de Spéranza comme un poisson dans l'eau»

La descente dans ce qui apparaît au fond comme un utérus (c'est au fond le contraire de la sortie de Gargantua de Rabelais, lors de la naissance du roman éponyme):

« Alors il plongea, tête la première, dans le goulot, et cette fois il y glissa lentement mais régulièrement, comme le bol alimentaire dans l'oesophage. Après une chute très douce qui dura quelques instants ou quelques siècles, il se reçut à bout de bras dans une manière de crypte exiguë où il ne pouvait se tenir debout qu'à condition de laisser sa tête dans l'arrivée du boyau. Il se livra à une minutieuse palpation du caveau où il se trouvait.Le sol était dur, lisse étrangement tiède, mais les parois présentaient de surprenantes irrégularités. Il y avait des tétons lapidifiés, des verrues calcaires, des champignons marmoréens, des éponges pétrifiées. Plus loin, la surface de la pierre se couvrait d'un tapis de papilles frisées qui devenaient de plus en plus drues et épaisses à mesure qu'on approchait d'une grosse fleur minérale, une sorte de concrétion de gypse, assez semblable en plus composé aux roses de sable qui se rencontrent dans certains déserts. Il en émanait un parfum humide et ferrugineux, d'une réconfortante acidité, avec une trace d'amertume sucrée évoquant la sève du figuier. Mais ce qui retint Robinson plus que toute autre chose, ce fut un alvéole profond de cinq pieds environ qu'il découvrit dans le coin le plus reculé de la crypte. L'intérieur en était parfaitement poli, mais curieusement tourmenté, comme le fond d'un moule destiné à informer une chose fort complexe. Cette chose, Robinson s'en doutait, c'était son propre corps, et après de nombreux essais, il finit par trouver en effet la position&emdash;recroquevillé sur lui-même, les genoux remontés au menton, les mollets croisés, les mains posées sur les pieds&emdash;qui lui assurait une insertion si exacte dans l'alvéole qu'il oublia les limites de son corps aussitôt qu'il l'eut adoptée.» pp105-106

On notera que cette création de Robinson intervient après la pénétration de la flèche solaire dans la caverne tellurique: et cela révèle à Robinson la marque de son corps. Et il perd alors les limites de ce dernier, devenant tout entier Spéranza en quelque sorte.

Plus loin d'ailleurs Tournier parle de la nature féminine de Spéranza qui «se chargeait de tous les attributs de la maternité»

Robinson nourrisson : un gargantua ?

«Cette dernière source suintait petitement d'un mamelon de terre qui s'élevait dans une clairière au milieu des arbres, comme si l'île avait écarté sa robe de forêt en cet endroit. Robinson était ailé de joie violente quand il se hâtait, porté par l'assouvissement anticipé, vers le mince filet d'eau. Lorsqu'il collait ses lèvres avides au trou pour sucer activement le liquide vital, il vagissait de reconnaissance, et derrière ses paupières abaissées, il voyait flamber la promesse de Moïse :

Enfants d'Israël, je vous ferais entrer dans une terre ruisselante de lait et de miel. » Ch.5 p.113

Sexe et mort : un cycle de la vie. Pour Robinson, la vie n'est qu'une forme d'adaptation aux variations des situations.

limbes : selon le Petit Robert, le terme désigne, sur le plan religieux, "le séjour des âmes de justes avant la Rédemption", ou celui des enfants morts sans baptême; et , au figuré, "une région mal définie, un état incertain".

Evangile .Dans le texte, les allusions à la religion chrétienne et les citations qui s'en inspirent sont nombreuses !

• « Mais sa situation extraordinaire et le hasar &emdash;qui ressemblait si fort à un décret de la Providence&emdash; grâce auquel le Livre des livres lui avait été donné comme seul viatique spirituel le poussaient à chercher dans ces pages vénérables le secours moral dont il avait tant besoin. Ce jour-là, il crut trouver dans le chapitre IV de la Genèse&emdash;celui qui relate le Déluge et la construction de l'arche par Noé&emdash;une allusion évidente au navire de salut qui allait sortir de ses mains.» Ch. II pp. 26-27

• «Le fond d'un certain christianisme est le refus radical de la nature et des choses, ce refus que je n'ai que trop pratiqué à l'égard de Spéranza, et qui a failli causer ma perte.» Ch. 3 p. 51

• «Si ton oeil droit est pour toi une occasion de chute, arrache-le et jette-le loin de toi, car mieux vaut pour toi qu'un seul de tes membres périsse et que ton corps tout entier ne soit pas jeté dans la géhenne. Et si ta main droite est pour toi une occasio de chute, coupe-la et jette-la loin de toi...» Ch.4 p.77 édition Folio

• Spéranza est comparée à une cathédrale lorsque Robinson s'introduit dans son coeur Ch.V, page 104

• «Il est écrit qu'on n'entre pas dans le Royaume des Cieux si l'on ne se fait pas semblable à un petit enfant. Jamais parole d'Evangile ne s'est appliquée plus littéralement» Ch.5 p.112

• Le quillai offre une "croix d'amour"