LETTRES ANGEVINES

PAR YVON JOSEPH-HENRI


Les sujets de devoirs (suite)

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MOLIÈRE

Le Misanthrope

 

 

 

Le Misanthrope

Sujet :

Les avis sur les deux personnages principaux du Misanthrope sont nombreux : pour Visé, Philinthe est un " homme sage et prudent [...] si raisonnable que tout le monde devrait l'imiter ". Mais pour d'Alembert " il est un caractère mal décidé " et pour Marmontel Philinte n'est pas " le sage de la pièce ".

Quant à Alceste, Visé parle en lui reconnaissant le caractère d'un honnête homme et beaucoup de fermeté et il ajoute qu'il est " plaisant sans être trop ridicule ". Rousseau, lui, accuse Molière de faire rire de la vertu en faisant rire d'Alceste. Pour Rousseau, en effet peut importe que Alceste se rende odieux à ses amis, son attitude est morale et c'est un homme vertueux, le seul à être en définitive vraiment libre.

Dans quelle mesure peut-on partager ces divers jugements d'Alceste et de Philinte ?

de Maïa le 04/01/2000

devoir de l'élève et commentaires :

Pour Boileau, Molière reste " l'auteur du Misanthrope ". En effet, cette pièce, jouée pour la première fois en 1666, marque le sommet de son art. c'est peut être parce que Molière, alors gravement malade, jaloux et en proie à la cabale des dévots qui interdisent Tartufe, y a mis tout son être et que, bien souvent, c'est son âme qui parle quand il joue Alceste. A cet atrabilaire amoureux, à tous ses mouvements d'humeur Molière juxtapose l'ami de ce dernier, Philinte, un homme plein de sagesse prudente et de modération.

Tous deux sont des personnages extrêmement riches et complexes. Ils ont donc donné lieu à des critiques et à des analyses fort diverses. Visé voit Philinte comme " un homme sage et prudent [...] si raisonnable que tout le monde devrait l'imiter ", d'Alembert, lui, le définit comme un" caractère mal dessiné " et selon Marmontel " ce n'est pas le sage de la pièce ". Quant à Alceste selon Visé c'est un " honnête homme avec beaucoup de fermeté ", Rousseau lui accuse Molière de faire rire de la vertu en faisant rire d'Alceste qui à son goût est un homme vertueux et libre.

En premier lieu, nous porterons notre attention sur le personnage de Philinte. Certes il prudent, avisé et réaliste, mais en est-il pourtant un modèle à suivre et le sage de la pièce ? En second lieu nous nous intéresserons au caractère d'Alceste. Est ce seulement avoir de la fermeté d'âme que de se rendre odieux à son entourage ? Et pour avoir le sens de l'honnêteté et de la vérité, Alceste incarne - t - il la vertu ?

commentaires sur l'introduction

****

Philinte apparaît à certains comme sage et prudent et si raisonnable que tout le monde devrait l'imiter. En effet sa modération et l'empire qu'il a sur lui-même (contrairement à Alecste qui est sans cesse emporté) lui permettent de ne jamais s'attirer la colère d'autrui. A une époque où il est de mise de faire des compliments sur tout et dans toutes les occasions, il sait de ne point être contraire à ce courant mondain, et complimente quand la situation l'y oblige. Dès la scène deux de l'acte un, on voit ce trait de caractère que Molière a tenu à mettre en valeur dès le début. Alceste et Philinte écoutent un sonnet présenté par son auteur Oronte. Les deux amis d'un commun accord trouvent ce sonnet exécrable. Alceste le dit, Philinte, lui, flatte Oronte, de la façon la plus commune : " je suis déjà charmé de ce petit morceau ", " qu'en termes galants ces choses-là sont mises, " la chute en est jolie amoureuse admirable ".Ce qui présente un double avantage : celui de ne point trop se trahir, ( en effet il ne fait que suivre la voie de tout le monde), et celui de ne point déplaire à Oronte. Philinte a su voir " qu'Oronte afin d'être flatté " voulait leur lire ce sonnet, et c'est en donnant à ce grand seigneur ce qu'il est venu chercher auprès de lui qu'il fait preuve de sagesse. Est- il judicieux d'engager un débat sérieux avec quelqu'un qui ne veut point se remettre en cause et qui, loin d'en savoir gré à celui qui lui parle, lui en tiendra rancune et cherchera ensuite à lui nuire, comme Oronte le fait avec Alceste ? De plus la philosophie dont fait preuve Philinte et qu'il expose très clairement à la fin de la première scène de l'acte un :

" Oui, je vois ces défauts, dont votre âme murmure
Comme unis à l'humaine nature,
Et mon esprit enfin n'est pas plus offensé
De voir un homme fourbe injuste intéressé, i
Que de voir des vautours affamés de carnage,
Des singes malfaisants ou des loups pleins de rage. "

est digne de servir d'exemple, en ceci qu'elle permet à Philinte de ne point se mettre sans cesse en courroux et de ne point toujours s'offusquer des travers des hommes; c'est à dire ne point être constamment d'humeur chagrine, contrairement à Alceste qui a la morale opposée. En effet, Philinte n'essayant point de corriger autrui est toujours bien accueilli dans la société et ne se leurrant pas du faux espoir de convertir le monde, il ne s'attache qu'à des gens d'humeur égale à la sienne. Et le choix de " la sincère Eliante " à qui vont tous ses voeux est une preuve de sagesse. Voilà un homme qu'il faut imiter il semble heureux. Philinte est donc sage et prudent, en outre sa modération ne le rend pas pour autant moins honnête. En effet il ne cache pas qu'Alceste soit son ami et quand ce dernier est convoqué par les Maréchaux, il l'accompagne afin de l'aider, et de l'apaiser pour qu'il ne fasse pas montre d'un emportement qui pourrait lui nuire " Vous devez faire voir des sentiments traitables, Allons, venez. ". Il est important de noter que Philinte est toujours plein de générosité et d'honnêteté envers cet ami grondeur et parfois blessant qu'est Alceste. Jamais il ne s'offusque des mots désobligeants de ce dernier. Cette douceur se fait notamment paraître dans la première scène de la pièce durant laquelle il subit sans broncher une avalanche d'expressions outrageantes " lâche, infâme, vous devriez mourir de pure honte " mais ne s'en irrite pas pour autant : " Vous vous moquez de moi, je ne vous quitte pas ". Il fait passer son ami avant tout et cette générosité va jusqu'à donner le pas à son amitié plutôt qu'à son amour. En effet Philinte aime Eliante mais voyant que " ce choix plus conforme " conviendrait mieux que l'amour de Celimène à son ami , il lui fait valoir les avantages d'une telle union :

" La cousine Eliante aurait tous mes soupirs,
Son coeur, qui vous estime, est fort et sincère,
Et ce choix plus conforme étant mieux votre affaire. "

Philinte est donc l'homme donc de la mesure, il sait se plier aux convenances sans tomber dans l'hypocrisie pour autant. Mais cette mesure un peu trop tiède parfois n'est - elle pas le signe d'un caractère mal décidé ? Et s'il se tire sans dommage de cette société fausse, en est-il pour autant le sage de la pièce ? Pourtant tout au long de la pièce Philinte reste à l'arrière plan, n'ayant qu'un second rôle et surtout un caractère assez peu marqué. C'est un personnage qui n'a pas de rêve, qui accepte si bien les choses telles qu'elles sont, qui s'adapte si bien à la réalité, qu'il finit par ne plus avoir de caractère propre.

On remarque tout d'abord qu'il s'efface constamment. Cela est poussé à l'extrême quand il fait passer son amour en dernier, proposant la femme qu'il aime à un autre. Parfois il faut savoir choisir son camp mais lui, à de tels moments, ne critique ni n'approuve. Lorsqu'il est chez Celimène, jamais il ne dit ce qu'il pense réellement. Par exemple dans la scène quatre de l'acte deux, il n'ouvre la bouche que pour citer un honnête homme, qu'il n'appuie (" je le trouve honnête homme et d'un air assez sage " ) qu'après que Célimène ait dit qu'il était de " ses amis ". Il fait preuve d'une honnêteté avec trop de compromis pour avoir la figure d'un sage. On constate aussi que Philinte quand il se livre vraiment n'expose que des vérités générales. En ceci il manque de consistance. Mais les gens heureux n'ont pas d'histoire. Certes, si Philinte était le sage de la pièce, il ne s'emporterait pas comme le fait Alceste, mais il ne prônerait pas pour autant ce flegme qui lui est si cher. En effet si un sage ne doit point se mêler de corriger les autres, il doit savoir choisir et dire la vérité telle qu'elle est par moment. En effet s'intégrer à une société comme le fait si bien Philinte en ne heurtant point les usages de son époque, c'est la cautionner en partie. Ainsi, Philinte est l'homme du juste milieu, au caractère si raisonnable qu'il fait dire à certain qu'il est mal décidé. c'est à dire qu'il est par excellence l'ami de personnage principal c'est à dire le second rôle, et s'il reste dans le flou c'est peut être parce que Molière n'a pas voulu faire la peinture de deux hommes, mais a simplement mis en valeur le caractère d'Alceste par une juxtaposition qui lui oppose un caractère plus mesuré. (2)

 

Les avis sur Alceste sont également très variés. Un effet malgré son caractère un peu trop grondeur " d'atrabilaire ", Alceste est sympathique au spectateur comme l'écrit de Visé: il est " plaisant sans être trop ridicule " ; de plus on ne peut nier qu'il ait " le caractère d'un honnête homme et beaucoup de fermeté ". Son honnêteté se fait tout d'abord paraître dans son combat contre l'hypocrisie. C'est avec raison qu'il s'indigne contre une société où, comme le dit Philinte au cours de la première scène de l'acte cinq " Tout marche par cabale et par pur intérêt " et où il est de bon ton de complimenter tout un chacun pour mieux le déchirer en son absence. Et quoi de plus juste que cette remarque qu'Alceste adresse, à la quatrième scène de l'acte deux, aux marquis et à Celimène qui sont en train de médire d'autrui :

"Allons, ferme, poussez mes bons amis de cour,
Vous n'en n'épargnez point et chacun à son tour.
Cependant aucun d'eux à vos yeux ne se montre
qu'on ne vous voit en hâte aller à sa rencontre,
Lui présenter la main et d'un baiser flatteur
Appuyer les serments d'être son serviteur. " ?

Comment ne pas être outré par une telle hypocrisie ? De plus n'est-ce pas honnête que de dire ce que l'on pense surtout qu'en on en est prié ? Ce qui est le cas d'Alceste à qui Oronte demande son avis sur un sonnet de sa composition propre durant la scène deux de l'acte un,

"[..] et j’aurais lieu de plainte
Si, m'exposant à vous pour me parler sans feinte,
Vous alliez me trahir et me déguiser rien. "

Et si le grand seigneur se fâche et se tient offensé de la franchise d'Alceste, il n'a que ce qu'il voulait. De plus, Alceste reste honnête en toutes circonstances, même quand Oronte est devenu son ennemi il lui reconnaît des qualités :

"Je le tiens galant homme en toutes les manières,
Homme de qualité, de mérite et de coeur ",
 
" Je louerai, si l'on veut, son train et sa dépense,
Son adresse à cheval, aux armes, à la danse ".

Ce qui est beau dans cette honnêteté c'est que Alceste est ferme. Jamais il ne fait de compromis pour ce tirer d'affaire. Dans la querelle avec Oronte, il a le courage de ne pas se renier, même si son ennemi est un noble, même en présence des maréchaux qui sont chargés de régler cette affaire. " Je n'en démordrais pas les vers sont exécrables ", " J'irais mais rien n'aura le pouvoir de me faire dédire. ", " tout ce qu'il vous plaira mais fort méchant auteur " dit il dans la première scène de l'acte quatre. De plus ce personnage est " plaisant ", comme le dit Visé, Eliante le dit au début de l'acte quatre

" [...] la sincérité dont son âme se pique,
A quelque chose en soi de noble et d'héroïque "

et c'est ce qui lui gagne la sympathie du spectateur. En effet le Misanthrope se bat pour une cause juste et le spectateur sent bien, au fond, de lui qu'il a raison. Alceste est donc le personnage plaisant et honnête que décrit Visé, mais de là à l'assimiler à la vertu elle-même telle que le fait Rousseau, qui accuse Molière de faire rire de la vertu en faisant rire d'Alceste, il y a un pas difficile à franchir.

 

En effet, on ne peut associer la vertu à un homme qui s'emporte sans cesse et qui se rend odieux à ses amis tel que le fait Alceste. Car, la vertu consistant à se mettre au-dessus des bassesses humaines, Alceste ne devrait pas s'emporter et faire subir à ses amis même les plus honnêtes, comme Philinte, ses noirs accès d'humeur. De plus la vertu pourrait-elle loger dans son sein une haine si profonde que celle que le Misanthrope dit avoir pour tout le genre humain " Non elle est générale et je hais tous les hommes ", au tout début de la pièce ? Et la charité, si proche parente de la vertu que l'une ne saurait aller sans l'autre, ne prêche-t-elle pas l'indulgence ? Si Alceste était un vraiment vertueux il n'éprouverait qu'un sentiment de pitié pour les personnes que tout au long de la pièce il s'acharne à déchirer " méchant, malfaisant, fourbe, infâme scélérat maudit ". En effet les hommes de bien " s'attachent au péché seulement, et jamais contre un pécheur ils n'ont d'acharnement " comme le dit un des personnages de Tartuffe. De plus, il est à noter que s'il veut convertir tous les autres c'est sur son modèle. Il n'y a point de salut hors de sa voie. Cela est particulièrement visible dans sa relation avec Celimène. Ne lui dit-il pas qu'elle doit trouver tout en lui comme lui tout en elle ? Ce qui est profondément égocentrique, et ceci s'accorde mal avec la vertu. En outre, son choix amoureux n'est pas celui d'un homme vertueux, comme le lui fait remarquer Philinte, au cours de la première scène

" Mais cette rectitude
Que vous voulez en tout avec exactitude,
Cette droiture où vous vous renfermez,
La trouvez vous ici dans ce que vous aimez ? ".

Célimène est trop malhonnête pour cela. Alceste le sent bien puisqu'il dit lui-même, à la première scène de l'acte deux " Et c'est pour mes péchés que je vous aime ainsi. ". Rousseau, ajoute aussi qu'Alceste est le seul à être en définitive vraiment libre. Mais être libre, n'est ce pas être maître de soi-même ? Et Alceste est prisonnier de ses réactions. Et c'est ce manque total de liberté qui le rend parfois ridicule. Par moments il aime et voudrait le dire et ce ne sont que des reproches qui sortent de sa bouche. Célimène le note, à la fin de la première scène de l'acte deux :

" Car vous aimez les gens pour leurs faire querelle,
Et ce n'est qu'en mots fâcheux qu'éclate votre ardeur ".

Tout cela se résume dans une phrase d'Alceste : " il me prend des mouvements soudains ".

 

Philinte semble le personnage à imiter, en effet il est remarquable de par son sens de l'adaptation, pourtant, ce n'est pas le sage de la pièce. Alceste est honnête et ferme, pourtant il n'incarne pas la vertu. En effet ce sont des hommes, avec leurs failles, leurs contradictions, que peint Molière. C'est cela qui fait la richesse de cette pièce et, entre autres, celle du personnage d'Alceste. Et c'est ce dernier qui, malgré ses travers évidents, touche et capte la sympathie du spectateur.(3)

Certains ont dit que Molière avait atteint le sommet de son art avec cette comédie. En tout cas sa richesse ouvre les perspectives très diverses, que ce soit aux critiques, aux metteurs en scène ou aux acteurs, ( comme en témoignent des mises en scènes si diverses ) . En effet si le personnage d'Alceste a tant de facettes n'est-ce pas parce que derrière lui se dresse un homme qui a vécu et qui a certainement mis dans cette pièce beaucoup de lui - même ? Et en montrant Alceste aux prises avec les gens de son entourage, c'est la peinture d'une société fermée sur elle-même que fait ici Molière. Ce n'est pas un des moindres mérites de ce dernier que d'être parti de farces de bateleur pour arriver à créer un genre nouveau : la comédie qui, tout en divertissant, nous éclaire sur nous - mêmes, ce qui est par excellence le rôle de l'art " Castigat ridendo mores ".

Commentaire sur la conclusion

 

Ok pour l'intro sauf que vous posez le pb de deux personnages séparément . D'accord . Mais pourquoi croyez-vous qu'on les pose côte à côte ? On aurait pu vous demander votre avis sur un seul d'entre eux .....

C'est donc en fait qu'il doit y avoir la possibilité d'y voir comme une sorte d'équilibre ou de balance entre deux formes d'êtres qui représentent ss doute deux types de la société, deux philosophies de l'existence entre lesquelles Molière balance ou dont il se sert pour donner un élan dramatique à sa pièce.....

Vous ne pensez pas ?

Dès lors, les personnages , outre leur type, donc leur vie, deviennent aussi un moyen de philosopher sur la vie même.....

Pourtant : j'écrirais plutôt d'ailleurs . C'est dans la suite de vos doutes

(2) Très bien . Vous répondez à mes craintes relatives à l'introduction

égocentrique : on peut le voir ainsi . Pour ma part je considère que c'est un désir d'absolu . Or l'homme étant imparfait, cet absolu est donc inaccessible . Dès lors on perçoit en quoi Alceste est aussi déraisonnable ou si on ne veut pas aller jusque là , imparfait ....Philinte et Alceste sont donc des hommes et ont tous les deux de bons côtés et de mauvais.....

en effet : je dirais plutôt "puisqu'il"

(3) Très bien :-)

Tout à fait d'accord avec votre conclusion . Simplement je me permets quelques remarques ou précisions.

1. Vous abordez le paradoxe du bateleur...mais il faut aussi noter que le "grand" bateleur est celui qui justement ne se suffit pas d'une farce superficielle.

2. Molière s'intéresse à l'homme, à l'homme social , à l'homme et à son caractère. C'est le propre de la littérature que de poursuivre à travers les siècles sont interrogation sur l'homme. Et pourtant qu'elle différence entre les personnages de Molière (non pas dans leur étude ou leur caractère ,mais dans ce que Molière étudie en eux) et un personnage comme Robinson Crusoë , tant celui de De Foë que celui de Tournier. On retrouve chez ces deux auteurs une réflexion sur l'homme social plus que sur le caractère même de l'homme même si Robinson n'est pas exempt de traits de caractère définis....

C'est un excellent travail que vous avez réalisé . Et j'ai eu un plaisir manifeste à le lire et à le commenter. Bon courage. J'ai simplement corrigé dans votre texte ci-dessus quelques petites fautes de frappes.