LETTRES ANGEVINES par Yvon JOSEPH-HENRI

ROUSSEAU

2. Etudes

LES CONFESSIONS LIVRE III

Etude d'un passage

§§3-5 : Etude d'un épisode exemplaire, "l'homme au sabre"


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TEXTE

Un jour j'allai m'établir au fond d'une cour, dans laquelle était un puits où les filles de la maison venaient souvent chercher de l'eau. Dans ce fond il y avait une petite descente qui menait à des caves par plusieurs communications. Je sondai dans l'obscurité ces allées souterraines, et, les trouvant longues et obscures, je jugeai qu'elles ne finissaient point, et que, si j'étais vu et surpris, j'y trouverais un refuge assuré. Dans cette confiance, j'offrais aux filles qui venaient au puits un spectacle plus risible que séducteur. Les plus sages feignirent de ne rien voir; d'autres se mirent à rire; d'autres se crurent insultées et firent du bruit. Je me sauvai dans ma retraite : j'y fus suivi. J'entendis une voix d'hommes sur laquelle je n'avais pas compté et qui m'alarma. Je m'enfonçai dans les souterrains, au risque de m'y perdre : le bruit, les voix, la voix d'homme me suivaient toujours. J'avais compté sur l'obscurité, je vis de la lumière. Je frémis, je m'enfonçai davantage. Un mur m'arrêta, et , ne pouvant aller plus loin, il fallut attendre là ma destinée. En un moment je fus atteint et saisi par un grand homme portant une grande moustache, un grand chapeau, un grand sabre, escorté de quatre ou cinq vieilles femmes armées chacune d'un manche à balai, parmi lesquelles j'aperçus la petite coquine qui m'avait décelé, et qui voulait sans doute me voir au visage.

L'homme au sabre, en me prenant par le bras, me demanda rudement ce que je faisais là. On conçoit que ma réponse n'était pas prête. Je me remis cependant; et, m'évertuant dans ce moment critique, je tirai de ma tête un expédient romanesque qui me réussit. Je lui dis, d'un ton suppliant, d'avoir pitié de mon âge et de mon état; que j'étais un jeune étranger de grande naissance, dont le cerveau s'était dérangé; que je m'étais échappé de la maison paternelle parce qu'on voulait m'enfermer; que j'étais perdu s'il me faisait connaître; mais que s'il voulais bien me laisser aller, je pourrais peut-être un jour reconnaître cette grâce. Contre toute attente, mon discours et mon air firent effet : l'homme terrible en fut touché; et après une réprimande assez courte, il me laissa doucement aller sans me questionner davantage. A l'air dont la jeune et les vieilles me virent partir, je jugeai que l'homme que j'avais tant craint m'étais fort utile, et qu'avec elles seules je n'en aurais pas été quitte à si bon marché. Je les entendis murmurer je ne sais quoi dont je ne me souciais guère; car pourvu que le sabre et l'homme ne s'en mêlassent pas, j'étais bien sûr, leste et vigoureux comme j'étais, de me délivrer bientôt et de leurs tricots et d'elles.

Quelques jours après, passant dans une rue avec un jeune abbé, mon voisin, j'allai donner du nez contre l'homme au sabre. Il me reconnut, et me contrefaisant d'un ton railleur : «Je suis prince, me dit-il, je suis prince; et moi je suis un coïon : mais que Son Altesse n'y revienne pas.» Il n'ajouta rien de plus, et je m'esquivai en baissant la tête et le remerciant, dans mon coeur, de sa discrétion. J'ai jugé que ces maudites vieilles lui avaient fait honte de sa crédulité. Quoi qu'il en soit, tout Piémontais qu'il était, c'était un bon homme, et jamais je ne pense à lui, sans un mouvement de reconnaissance : car l'histoire était si plaisante, que par le seul désir de faire rire, tout autre à sa place m'eût déshonoré. Cette aventure, sans avoir les suites que j'en pouvais craindre, ne laissa pas de me rendre sage pour longtemps.

ETUDE DU PASSAGE

Situation du passage :

  • Livre 3, §5 donc très tôt au début. C'est la première aventure de ce livre
  • On constate une rupture de ton par rapport à la fin du livre II et même au début du livre III
  • Les Confessions regorgent d'aventures et il peut paraître intéressant de se pencher sur cette force de Rousseau : le récit d'aventure.
    • Mise en place des éléments de compréhension de faits
    • Mise en scène
    • Portrait et rôle des personnages
    • Jeux de forces contradictoire
    • Dimension humoristique
  • Tous ces éléments ont contribué à rapprocher le récit de Rousseau des aventures picaresques.

Le Texte présenté :

 

1. Sa construction

 
3 paragraphes, 3 temps essentiels:
a. Mise en place des circonstances et déclenchement de l'événement
b. Conséquence
c. Epilogue
 
 En effet,
 
  • le premier paragraphe est une suite de désirs contrariés
  • le deuxième paragraphe joue sur une tension atténuée et qui conduit à présenter Jean-Jacques sous un jour ridicule, mais qui prépare habilement la suite
  • le dernier paragraphe est situé plus tard dans le temps, mais il donne à rire de l'homme au sabre...et indirectement de Rousseau
 

2. Les éléments d'un conte

  • Une temporalité vague et symbolique : "Un jour" ; "Quelques jours après"
  • Un lieu dont la description n'a d'utilité que par rapport à l'action:
    • au fond d'une cour
    • un puits où viennent "les filles de la maison"
    • un réseau de communication conduisant à des caves et des galeries souterraines
  • Un jeu d'ombre et de lumière, de cachette et de dévoilement
  • "En un moment je fus atteint et saisi"
  • Des personnages de fable :
    • L'homme au sabre ( un personnage d'une dimension qui quoi que différente rappelle le pirate de Stevenson ou pour les adeptes de Walt Disney le capitaine Crochet) :« un grand homme portant une grande moustache, un grand chapeau, un grand sabre, escorté ...»
    • Jean-Jacques (qui par ses réactions tombe dans le plus pur romanesque) : « un expédient romanesque »
  • Une histoire "à dormir debout" , mais dont le plus extraordinaire est qu'elle réussit à convaincre "l'homme au sabre", preuve que le plus enfant des deux n'est peut-être pas celui qu'on croit.

3. Une préparation de l'événement dans le détail:

  • les lieux
  • les précautions de Jean-Jacques
  • un sort contraire en tout point :
    • des issues => un mur
    • l'obscurité => la lumière
    • la fuite et la solitude => la découverte et un public
    • un garçon dans un monde de femmes => un homme présent dans ce monde de femmes
    • une impunité => un châtiment qui s'annonce terrible

« il me fallut attendre là ma destinée »

  • un glissement peu à peu du groupe vers la confrontation Rousseau-l'homme au sabre, puis retour au groupe
  • une mise en évidence de la peur de Jean-Jacques et peut-être de ses fanfaronnades

4. Une dimension ironique à l'origine multiple

  • Le regard manifeste de Jean-Jacques est restitué dans sa subjectivité par la comparaison plus ou moins implicite avec le regard de Rousseau adulte. De là toutes les anticipations (En introduction au passage, §2 : "Cette folie eut une catastrophe à peu près aussi comique"; § 4 "un expédient qui me réussit" ); de là les effets de contraste, les antithèses (contre toute attente; homme terrible/touché, doucement; «l'homme que j'avais tant craint / m'était fort utile»), les redondances excessives ("grand" répété 4 fois, la périphrase mettant en évidence ce qui a marqué Jean-Jacques, «l'homme au sabre», repris par «l'homme terrible» et « pourvu que le sabre et l'homme ne s'en mêlassent pas »
  • Le sort ironique
  • La lucidité tardive de l'homme et son aveu
  • L'aveu final de Rousseau
  • La rapidité du récit
  • Une ironie enfin rendue possible par le caractère heureux de la fin

5. Néanmoins, une aventure qui ferait presque oublier le comportement exhibitionniste de Jean Jacques; mais qui tout de même permet aussi de comprendre que l'expérience lui a permis de comprendre les dangers qu'il courait : « Cette aventure, sans avoir les suites que j'en pouvais craindre, ne laissa pas de me rendre sage pour longtemps ». Ainsi, Rousseau recentre d'une certaine manière cette aventure dans un récit d'initiation puisqu'il permet à son héros, Jean-Jacques, jeune et inexpérimenté, d'apprendre à se conduire dans la société et dans la vie.

 

En conclusion :

 

  • Qualité de la narration, rapide, précise,efficace
  • Eléments romanesques voire fabuleux
  • Construction d'un univers proche de celui de l'enfant par l'exploration de son regard
  • Le héros reste tout de même l'enfant
  • Après l'aventure, reste la méditation et le retour au sens des Confessions, dans la mise en évidence d'une dimension de l'enfant mais aussi dans la révélation d'un apprentissage et des dangers qui guettent un "innocent".

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LES CONFESSIONS LIVRE III

Etude d'un passage

Livre III § 13-16 : Mlle de Breil

TEXTE

Mlle de Breil était une jeune personne à peu près de mon âge, bien faite, assez belle, très blanche, avec des cheveux très noirs, et, quoique brune, portant sur son visage cet air de douceur des blondes auquel mon coeur n'a jamais résisté. L'habit de cour, si favorable aux jeunes personnes, marquait sa jolie taille, dégageait sa poitrine et ses épaules, et rendait son teint encore plus éblouissant par le deuil qu'on portait alors. On dira que ce n'est pas à un domestique de s'apercevoir de ces choses-là. J'avais tort, sans doute; mais je m'en apercevais toutefois, et même je n'étais pas le seul. Le maître d'hôtel et les valets de chambre en parlaient quelquefois à table avec une grossièreté qui me faisait cruellement souffri. La tête ne me tournait pourtant pas au point d'être amoureux tout de bon. Je ne m'oubliais point; je me tenais à ma place, et mes désirs même ne s'émancipaient pas. J'aimais à voir Mlle de Breil, à lui entendre dire quelques mots qui marquaient de l'esprit, du sens, de l'honnêteté : mon ambition, bornée au plaisir de la servir, n'allait point au-delà de mes droits. A table j'étais attentif à chercher l'occasion de les faire valoir. Si son laquais quittait un moment sa chaise, à l'instant on m'y voyait établi : hors de là je me tenais vis-à-vis d'elle ; je cherchais dans ses yeux ce qu'elle allait demander, j'épiais le moment de changer son assiette. Que n'aurais-je point fait pour qu'elle daignât m'ordonner quelque chose, me regarder, me dire un seul mot! Mais point : j'avais la mortification d'être nul pour elle ; elle ne s'apercevait pas même que j'étais là. Cependant, son frère, qui m'adressait quelquefois la parole à table, m'ayant dit je ne sais quoi de peu obligeant, je lui fis une réponse si fine et si bien tournée, qu'elle y fit attentiion, et jeta les yeux sur moi. Ce coup d'oeil, qui fut court, ne laissa pas de me transporter. Le lendemain, l'occasion se présenta d'en obtenir un secon, et j'en profitai. On donnait ce jour-là un grand dîner, où, pour la première fois, je vis avec beaucoup d'étonnement le maître d'hôtel servir l'épée au côté et le chapeau sur la tête. Par hasard on vint à parler de la devise de la maison des Solar, qui était sur la tapisserie avec les armoiries : Tel fiert qui ne tue pas . Comme les Piémontais ne sont pas pour l'ordinaire consommés dans la langue française, quelqu'un trouva dans cette devise une faute d'orthographe, et dit qu'au mot fiert il ne fallait point de t .

Le vieux comte de Gouvon allait répondre; mais ayant jeté les yeux sur moi, il vit que je souriais sans oser rien dire : il m'ordonna de parler. Alors je dis que je ne croyais pas que le t fut de trop, que fiert était un vieux mot français qui ne venait pas du nom ferus , fier, menaçant, mais du verbe ferit , il frappe, il blesse; qu'ainsi la devise ne me paraissait pas dire : Tel menace, mais tel frappe qui ne tue pas .

Tout le monde me regardait et se regardait sans rien dire. On ne vit de la vie pareil étonnement. Mais ce qui me flatta davantage fut de voir clairement sur le visage de Mlle de Breil un air de satisfaction.Cette personne si dédaigneuse daigna me jeter un second regard qui valait tout au moins le premier; puis, tournant les yeux vers son grand-papa, elle semblait attendre avec une sorte d'impatience la louange qu'il me devait, et qu'il me donna en effet si pleine et entière et d'un air si content, que toute la table s'empressa de faire chorus. Ce moment fut court, mais délicieux à tous égards. Ce fut un de ces moments trop rares qui replacent les choses dans leur ordre naturel, et vengent le mérite avili des outrages de la fortune. Quelques minutes après, Mlle de Breil, levant derechef les yeux sur moi, me pria, d'un ton de voix aussi timide qu'affable, de lui donner à boire. On juge que je ne la fis pas attendre; mais en approchant je fus saisi d'un tel tremblement, qu'ayant trop rempli le verre, je répandis une partie de l'eau sur l'assiette et même sur elle. Son frère me demanda étourdiment pourquoi je tremblais si fort. Cette question ne servit pas à me rassurer, et Mlle de Breil rougit jusqu'au blanc de yeux.

Ici finit le roman où l'on remarquera, comme avec Mme Basile, et dans toute la suite de ma vie, que je ne suis pas heureux dans la conclusion de mes amours.

ETUDE DU PASSAGE

Situation du passage :

  • Livre III, après l'épisode de l'homme au sabre, peu après le début du passage relatant l'entrée de Jean-Jacques au service du comte de Gouvon. Nous sommes au début du livre (§ 13 sur 89)
  • Une tonalité différente : au récit scatologique succède un récit plein de romantisme mais dans lequel Rousseau brille et en même temps échoue dans ce qui pouvait apparaître comme la conquête d'une jeune fille inaccessible.
  • L'histoire en bref : Rousseau est frappé par la beauté de Mlle de Breil et la convoite d'une manière muette et admirative. Cependant, Mlle de Breil , hautaine ne le remarque pas jusqu'à ce qu'il témoigne, un jour, à table, d'un savoir qui étonne tous les convives. Hélas, remarqué par Mlle de Breil qui lui demande alors de l'eau, Jean-Jacques tremble, fait déborder le verre qu'il remplit et attirant ainsi l'attention ruine cette ébauche d'idylle.

Le Texte présenté :

 

1. Sa construction