LETTRES ANGEVINES par Yvon JOSEPH-HENRI

ROUSSEAU

2. Etudes

LES CONFESSIONS LIVRE II

Etude d'un passage

§91 : Bilan général de Rousseau après ruban volé


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TEXTE

J'ai procédé rondement dans celle que je viens de faire, et l'on ne trouvera sûrement pas que j'aie ici pallié la noirceur de mon forfait. Mais je ne remplirais pas le but de ce livre, si je n'exposais en même temps mes dispositions intérieures, et que je craignisse de m'excuser en ce qui est confrome à la vérité. Jamais la méchanceté ne fut plus loin de moi que dans ce cruel moment, et lorsque je chargeau cette malheureuse fille, il est bizarre, mais il est vrai que mon amitié pour elle en fut la cause. Elle était présente à ma pensée, je m'excusai sur le premier objet qui s'offrit. Je l'accusai d'avoir fait ce que je voulais faire, et de m'avoir donné le ruban, parce que mon intention était de le lui donner. Quand je la vis paraître ensuite, mon coeur fut déchiré, mais la présence de tant de monde fut plus forte que mon repentir. Je craignais peu la punition, je ne craignais que la honte; mais je la craignais plus que la mort, plus que le crime, plus que tout au monde. J'aurais voulu m'enfoncer, m'étouffer dans le centre de la terre; l'invincible honte l'emporta sur tout, la honte seule fit mon impudence; et plus je devenais criminel, plus l'effroi d'en convenir me rendait intrépide. Je ne voyais que l'horreur d'être reconnu, déclaré publiquement, moi présent, voleur, menteur, calomniateur. Un trouble universel m'ôtait tout autre sentiment. Si l'on m'eût laissé revenir à moi-même, j'aurais infailliblement tout déclaré. Si M. de la Roque m'eût pris à part, qu'il m'eût dit : « Ne perdez pas cette pauvre fille; si vous êtes coupable, avouez-le moi », je me serais jeté à ses pieds dans l'instant, j'en suis parfaitement sûr. Mais on ne fit que m'intimider quand il fallait me donner du courage. L'âge est encore une attention qu'il est juste de faire; à peine étais-je sorti de l'enfance, ou plutôt j'y étais encore. Dans la jeunesse, les véritables noirceurs sont plus criminelles encore que dans l'âge mûr : mais ce qui n'est que faiblesse l'est beaucoup moins, et ma fonte au fond n'était guère autre chose. Aussi son souvenir m'afflige-t-il moins à cause du mal en lui-même qu'à cause de celui qu'il a dû causer. Il m'a même fait ce bien de me garantir pour le reste de ma vie de tout acte tendant au crime, par l'impression terrible qui m'est restée du seul que j'aie jamais commis; et je crois sentir que mon aversion pour le mensonge me vient en grande partie du regret d'en avoir pu faire un aussi noir. Si c'est un crime qui puisse être expié, comme j'ose le croire, il doit l'être par tant de malheurs dont la fin de ma vie est accablée, par quarante ans de droiture et d'honneur dans des occasions difficiles et la pauvre Marion trouve tant de vengeurs en ce monde, que, quelque grande qu'ait été mon offense envers elle, je crains peu d'en emporter la coulpe avec moi. Voilà ce que j'avais à dire sur cet article. Qu'il me soit permis de n'en reparler jamais.
ETUDE DU PASSAGE

Situation du passage :

  • A quel livre appartient-il ?
  • Relevez qu'il clôt et un passage, et un livre . Importance de cette dernière considération?
  • Que contient-il ? A quel typologie appartient-il ? Caractères de l'enonciation ?
  • Qu'est-ce qui en fait l'intérêt ?

Le Texte présenté :

1.Sa construction

Il est structuré en plusieurs parties.

a. Une transition :

J'ai procédé rondement dans celle que je viens de faire, et l'on ne trouvera sûrement pas que j'aie ici pallié la noirceur de mon forfait. Mais je ne remplirais pas le but de ce livre, si je n'exposais en même temps mes dispositions intérieures, et que je craignisse de m'excuser en ce qui est confrome à la vérité

b. Une explication sur les raisons du mensonge de J.-J.:

- Un lapsus mental :

Jamais la méchanceté ne fut plus loin de moi que dans ce cruel moment, et lorsque je chargeau cette malheureuse fille, il est bizarre, mais il est vrai que mon amitié pour elle en fut la cause. Elle était présente à ma pensée, je m'excusai sur le premier objet qui s'offrit. Je l'accusai d'avoir fait ce que je voulais faire, et de m'avoir donné le ruban, parce que mon intention était de le lui donner.

- La honte :

Quand je la vis paraître ensuite, mon coeur fut déchiré, mais la présence de tant de monde fut plus forte que mon repentir. Je craignais peu la punition, je ne craignais que la honte; mais je la craignais plus que la mort, plus que le crime, plus que tout au monde. J'aurais voulu m'enfoncer, m'étouffer dans le centre de la terre; l'invincible honte l'emporta sur tout, la honte seule fit mon impudence; et plus je devenais criminel, plus l'effroi d'en convenir me rendait intrépide. Je ne voyais que l'horreur d'être reconnu, déclaré publiquement, moi présent, voleur, menteur, calomniateur. Un trouble universel m'ôtait tout autre sentiment.

- Le manque de savoir-faire des autres :

Si l'on m'eût laissé revenir à moi-même, j'aurais infailliblement tout déclaré. Si M. de la Roque m'eût pris à part, qu'il m'eût dit : « Ne perdez pas cette pauvre fille; si vous êtes coupable, avouez-le moi », je me serais jeté à ses pieds dans l'instant, j'en suis parfaitement sûr. Mais on ne fit que m'intimider quand il fallait me donner du courage.

- L'âge de J.-J.

L'âge est encore une attention qu'il est juste de faire; à peine étais-je sorti de l'enfance, ou plutôt j'y étais encore. Dans la jeunesse, les véritables noirceurs sont plus criminelles encore que dans l'âge mûr : mais ce qui n'est que faiblesse l'est beaucoup moins, et ma fonte au fond n'était guère autre chose.

c. Une réflexion sur les conséquences de cet acte et son expiation:

Aussi son souvenir m'afflige-t-il moins à cause du mal en lui-même qu'à cause de celui qu'il a dû causer. Il m'a même fait ce bien de me garantir pour le reste de ma vie de tout acte tendant au crime, par l'impression terrible qui m'est restée du seul que j'aie jamais commis; et je crois sentir que mon aversion pour le mensonge me vient en grande partie du regret d'en avoir pu faire un aussi noir. Si c'est un crime qui puisse être expié, comme j'ose le croire, il doit l'être par tant de malheurs dont la fin de ma vie est accablée, par quarante ans de droiture et d'honneur dans des occasions difficiles et la pauvre Marion trouve tant de vengeurs en ce monde, que, quelque grande qu'ait été mon offense envers elle, je crains peu d'en emporter la coulpe avec moi.
 

d. Conclusion:

Voilà ce que j'avais à dire sur cet article. Qu'il me soit permis de n'en reparler jamais.
 
 
2. Une peinture psychologique de soi
 a. Un texte dont la base est argumentative :
  • par l'utilisation de connecteurs logiques :
    • mais ("Mais je ne remplirais pas.."; "mais il est vrai.."; "mais la présence"; "mais je la craignais plus que"; "Mais on ne fit que"; "mais ce qui n'est que faiblesse" =6 fois)
    • "je ne remplirais pas (...) si je n'exposais (...) et que (...)"; "Si l'on m'eût"; "Si M. de la Roque (...)"; "Si c'est un crime qui puisse" [x5]
    • "parce que" [cause]
    • "Aussi son souvenir"
    • "Ainsi que j'ose le croire"
    • "tant de vengeurs (...) que (...) je crains peu " [conséquence]
  • par l'utilisation de modaliseurs qui témoignent de l'analyse de Rousseau narrateur expliquant le personnage Jean-Jacques

 

  • par une statégie d'argumentation qui repose sur une construction rigoureuse :
    • Point de départ : une introduction équilibrée, une balance symbole de justice dans le jugement ("[...] l'on ne trouvera pas que j'aie ici pallié la noirceur de mon forfait". Mais je ne remplirais pas le but de ce livre, si je n'exposais en même temps mes dispositions intérieures, et que je craignisse de m'excuser en ce qui est conforme à la vérité")
    • thèse : une faute moins noire qu'il n'y paraît à première vue
    • Argument 1 :"jamais la méchanceté ne fut plus loin de moi "
      • explication 1 : parce que l'accusation de Marion repose sur un phénomène de confusion mentale, ou de lapsus mental
      • explication 2 : parce que, paralysé par la peur de la honte, Rousseau ne peut plus revenir en arrière; et cela d'autant moins que sa raison, emportée par son affolement, n'avait nullement été placée en condition de pouvoir reprendre le dessus
      • explication 3 : parce que toute cette difficulté à se dominer se comprend par l'âge qui rend l'individu moins fort , sans qu'il soit pour autant coupable de méchanceté foncière.
    • Argument 2 : parce c'est moins l'acte par lui-même qui est coupable que ses conséquences
    • Argument 3 : parce que toutes ses conséquences ne sont pas négatives [Rousseau en a retiré une droiture plus grande du fait de son aversion pour le mensonge qui lui est restée]
    • Argument 4 : proportionnellement Rousseau a été sans doute plus victime qu'il n'a été bourreau.

 

b. mais qui débouche à travers l'étude appliquée d'un cas à une sorte de traité de psychologie:
  • Opposition entre apparence (acte) et profondeur (conditions psychologiques)
  • Etude du cas personnel par la mise en évidence :
    • de la pensée et de son expression par le langage (lapsus)
    • du caractère (le rapport de Rousseau aux autres : le moi / public)
    • des manières de faire
  • Dimension générale appliquée à l'enfant ou à l'adolescent
 
3. Mais une oeuvre au caractère romanesque fort
  • Par le jeu entre deux personnages majeurs : le narrateur et son double acteur
  • Par le recours à une dimension émotionnelle forte révélée
    • par la construction
    • par les éléments qui renvoient à une sensation, une émotion
    • par le recours à un propos hyperbolique
  • Par le recours à une tentative de reconstruction partielle des événements
  • Par la dimension d'un moi ressaisit dans son unité
     

Bilan :

1. Paradoxalement , ce dernier paragraphe du livre II semble plutôt au premier abord conclure un simple épisode du livre II.
2. Pourtant, à y regarder de plus près, il établit un véritable bilan du livre tout en se situant dans le droit fil des intensions de Rousseau à travers son autobiographie :
  • au-delà de la poursuite d'une réflexion sur un épisode de sa vie, ce passage, après l'aveu d'une faute selon les actes de Jean-Jacques, tente de rétablir la dimension de la faute par rapport aux intentions mêmes du personnage, à l'état de son âme.
  • Rousseau établit parallèlement un lien entre le personnage qu'il nous a amené à découvrir au livre I et celui qu'il est toujours.En même temps, nous percevoir que certains traits de son caractère, s'ils constituent toujours le fond de son être son dominé par l'adulte qu'il est devenu.
  • Dès lors, au-delà de l'appropriation de son moi, Rousseau nous révèle bien un homme, ou plus précisément une psychologie de l'homme à un des états de son développement.
3. L'oeuvre d'art réussit ainsi à concilier les inconciliables, le temps qui s'échappe et sa fixation sous forme d'un état.
 
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