LETTRES ANGEVINES par Yvon JOSEPH-HENRI

ROUSSEAU

2. Etudes

LES CONFESSIONS LIVRE II

Etude d'un passage

§68 : Mme BASILE


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TEXTE

Un jour qu'ennuyée des sots colloques du commis, elle avait monté dans sa chambre, je me hâtai, dans l'arrière-boutique où j'étais, d'achever ma petite tâche et je la suivis. Sa chambre était entrouverte; j'y entrai sans être aperçu.

Elle brodait près d'une fenêtre, ayant, en face, le côté de la chambre opposé à la porte. Elle ne pouvait me voir entrer, ni m'entendre, à cause du bruit que des chariots faisaient dans la rue. Elle se mettait toujours bien : ce jour-là sa parure approchait de la coquetterie. Son attitude était gracieuse, sa tête un peu baissée laissait voir la blancheur de son cou; ses cheveux relevés avec élégance étaient ornés de fleurs.

Il régnait dans toute sa figure un charme que j'eus le temps de considérer, et qui me mit hors de moi.

Je me jetai à genoux à l'entrée de la chambre, en tendant les bras vers elle d'un mouvement passionné, bien sûr qu'elle ne pouvait m'entendre, et ne pensant pas qu'elle pût me voir : mais il y avait à la cheminée une glace qui me trahit.

Je ne sais quel effet ce transport fit sur elle; elle ne me regarda point, ne me parla point; mais, tournant à demi la tête, d'un simple mouvement de doigt, elle me montra la natte à ses pieds.

Tressaillir, pousser un cri, m'élancer à la place qu'elle m'avait marquée, ne fut pour moi qu'une même chose : mais ce qu'on aurait peine à croire est que dans cet état je n'osai rien entreprendre au-delà, ni dire un seul mot, ni lever les yeux sur elle, ni la toucher même, dans une attitude aussi contrainte, pour m'appuyer un instant sur ses genoux.

J'étais muet, immobile, mais non pas tranquille assurément : tout marquait en moi l'agitation, la joie, la reconnaissance, les ardents désirs incertains dans leur objet et contenus par la frayeur de déplaire sur laquelle mon jeune coeur ne pouvait se rassurer.

 

ETUDE GUIDEE

Situation du passage :

  • A quel livre appartient-il ?
  • A quelle grande partie appartient-il ? Qu'est-ce qui la délimite et qu'évoque-t-elle?
  • Qu'est-ce qui suit ce passage ?
  • Qu'est-ce qui en fait l'intérêt ?

Le Texte présenté :

Sa construction

1.Montrez l'alternance du passé simple et de l'imparfait . Que délimitent-ils de la sorte ?

Le relevé des temps et modes donne le tableau suivant:

1ère phrase : ps/imp/ps

2ème phrase : imp/ps
3-4-5-6 èmes phrases : imp.
7ème phrase : imp/ps/ps
8ème phrase :ps/imp/imp.subj/imp/ps
9ème phrase: present/ps/ps
10ème phrase : infx3/ps/cond/ps/inf x 3/ pour m'appuyer sur ses genoux
11ème phrase : imp/imp/imp
 
On peut en déduire que le texte joue sur les alternances pour traduire de grand mouvements : le début voit passé-simple et d'imparfait se succéder rapidement : il s'agit de mettre en route une action ponctuée par des durées.
Puis alterne un passage où l'imparfait domine : description de Mme Basile, on a affaire à un véritable portrait.
La suite traduit les actes de Jean-Jacques dans un contexte traduit par l'imparfait
La réaction de Mme Basile, celle de Jean-Jacques vont s'étendre sur 2 phrases où domine le passé simple.
Enfin, l'imparfait souligne l'état de Jean-Jacques en analysant ses sentiments.
 
Tout ceci souligne bien les effets que Rousseau cherche à créer pour rendre son texte vivant, preuve de l'émotion qu'il cherche à restituer à son lecteur.
2. L'art du portrait . Quels éléments permettent de souligner la finesse de l'observation et les effets mis en oeuvre par Rousseau dans la peinture de Mme Basile.

Les notations liées à l'observation :

- détails de situation générale ( fenêtre, porte, bruits extérieurs)

- posture de Mme Basile : grâce émanant d'elle, tête infléchie, cou perceptible, cheveux relevés, ornement des fleurs (une peinture où les courbes prédominent, la douceur et l'immobilité)

- activité éminemment tranquille : broderie

- des termes qui traduisent déjà la préparation de l'emotion de Rousseau : (elle se mettait toujours bien /ce jour-là sa parure approchait de la coquetterie; élégance; ornés; toute sa figure; charme)=> progression entre les notations et la généralisation

Un portait qui occupe presque la moitié du texte, et qui , en tout cas s'appuyant sur l'imparfait souligne déjà une certaine forme de durée. Cette dernière est encore amplifiée par l'apparente simplicité de la construction des phrases. Détachement les unes par rapport aux autres, succession de Elle+verbe à l'imparfait (elle brodait / elle ne pouvait me voir / elle se mettait..). Peu à peu, glissement vers une forme de passif : "laissait voir", "relevés", "étaient ornés"; et utilisation d'un impersonnel "Il régnait".

Car, en véritable peintre, Rousseau sait bien que ce qui compte avant tout est le surgissement des sentiments. Voilà pourquoi, la scène est muette, toute concentrée sur un visage que le jeune Jean-Jacques peut observer enfin à loisir.

De là d'ailleurs cette impression d'intimité forte, associée à l'attitude de voyeur de Jean-Jacques :

- préfiguration par la porte "entrouverte"

- la présence de Rousseau invisible "j'y entrai sans être aperçu" réitérée plus loin "elle ne pouvait me voir entrer, ni m'entendre"

- un jeu de labyrinthe qui rend peut-être plus mystérieux ce ricochet du regard de l'observateur. En effet, au lieu de dire qu'elle tournait le dos à la porte, il part de la fenêtre pour aller ensuite au mur et enfin à la porte.

-La blancheur du cou entrevue involontairement ("laissait voir") souligne encore le regard qui n'était pas invité. Et le mouvement décrit, la tête/le cou/ les cheveux/ les fleurs souligne le regard qui s'attarde et carresse

- des détails relevés traduisent déjà une interprétation des gestes et des intentions : sa parure approchait de la coquetterie. C'est une manière indirecte de dire que Mme Basile avait peut-être eu envie d'être coquette tout en s'en retenant. On pénêtre donc peu à peu dans ses sentiments intimes.

Enfin, cette immobilité, ce silence, sont un moyen de suggérer une émotion qui monte.

3. L'art de peindre les sentiments

 

 

Bilan :

Comment peut-on dire que ce passage tout entier justifie le titre de l'ouvrage ? Montrez comment, partant d'un récit d'aventure, de voyage, Rousseau en vient à faire comprendre qu'il se sent coupable et qu'il prépare ainsi un aveu qui n'aura lieu que plus tard dans le livre II. Enfin, soulignez comment cet aveu se cache sous des aspects plus futiles et des excuses qui n'en sont pas.
 
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