NEGRITUDE
Louis-Georges Damas
Hoquet
(extrait de Pigments,
1939)
- Texte
- et
- Fiche de lecture
Methodique
HOQUET
-
- Et j'ai beau avaler sept gorgées d'eau
- trois à quatre fois par vingt-quatre heures
- me revient mon enfance
- dans un hoquet secouant
- mon instinct
- tel le flic le voyou
- Désastre
- parlez- moi du désastre
- parlez-m'en
- Ma mère voulant un fils très bonnes
manières à table
- Les mains sur la table
- le pain ne se coupe pas
- le pain se rompt
- le pain ne se gaspille pas
- le pain de Dieu
- le pain de la sueur du front de votre Père
- le pain du pain
- Un os se mange avec mesure et discrétion
- un estomac doit être sociable
- et tout estomac sociable
- se passe de rots
- une fourchette n'est pas un cure-dent
- défense de se moucher
- au su et au vu de tout le monde
- et puis tenez-vous droit
- un nez bien élevé
- ne balaye pas l'assiette
- Et puis et puis
- Et puis au nom du Père
- du fils
- du Saint-Esprit
- à la fin de chaque repas
- Et puis et puis
- et puis désastre
- parlez-moi du désastre
- parlez-m'en
-
- Ma mère voulant d'un fils memorandum
- Si votre leçon d'histoire n'est pas sue
- vous n'irez pas à la messe
- dimanche
- avec vos effets du dimanche
- Cet enfant sera la honte de notre nom
- cet enfant sera notre nom de Dieu
- Taisez-vous
-
- Vous ai-je dit ou non qu'il vous fallait parler
français
- le français de France
- le français du français
- le français français
- Désastre
- parlez-moi du désastre
- parlez-m'en
-
- Ma mère voulant d'un fils fils de sa mère
- Vous n'avez pas salué la voisine
- encore vos chaussures sales
- et que je vous y reprenne dans la rue
- sur l'herbe ou la Savane
- à l'ombre du Monument aux Morts
- à jouer
- à vous ébattre avec Untel
- avec Untel qui n'a pas reçu le baptême
-
- Ma mère voulant un fils très do
- très ré
- très mi
- très fa
- très sol
- très la
- très si
- très do
- ré-mi-fa
- sol-la-si
- do
- Il m'est revenu que vous n'étiez encore pas
- à votre leçon de vi-o-lon
- Un banjo
- vous dites un banjo
- comment dites-vous
- un banjo
- Non monsieur
- Vous saurez qu'on ne souffre chez nous
- ni ban
- ni jo
- ni gui
- ni tare
- les mulâtres ne font pas ça
- laissez donc ça aux nègres
L.G. Damas, extrait de Pigments 1939, éditions:
Présence Africaine
- PLAN D'ELEVE
-
- Intro
- Damas et la négritude + double aspect
- Hoquet = lien avec une tendance
- Axes
-
- Axe 1 = peinture impitoyable de son enfance
- *contre-pied d'une tendance
- *mère répressive (présence par style
direct)
- *détails et sentiment de vécu
- *caractère formaliste de cette éducation
- *caractère universel de la satire
-
- Axe 2 = La honte d'être noir
- *préoccupation unique de cette éducation: faire
oublier le sang noir
- *exemples de comportement
- *réaction: la négritude
-
- Axe 3 = caractère particulier de cet engagement
- *attaque contre les institutions
- *église
- *différences avec Senghor et Césaire
-
- Conclusion
- Portée de la poésie engagée
-
- ------------------
-
- J'ai rédigé 2 introductions, laquelle me
conseillez-vous?
-
- Intro 1
- La négritude, mouvement poétique dont le
poète Guyanais Léon-Gaston
- Damas fut l'un des pionniers, se définit à la
fois comme un refus et une
- affirmation. C'est le refus mille fois
répété par l'homme nègre
- d'épouser une culture étrangère, le plus
souvent européenne imposée par
- le colonialisme. C'est aussi l'affirmation, parfois violente,
de la
- valeur des cultures négro-africaines trop souvent
méprisées, dont les
- artistes célèbrent la grandeur et la
beauté.
- C'est à la première de ces deux expressions que
se rattache le poème
- "Hoquet", publié en 1957 dans le recueil Pigments.
- S'il puise son inspiration dans les souvenirs d'une enfance
bourgeoise,
- le poème ne se réduit pas à la peinture
satirique et autobiographique de
- son milieu familial.
- C'est une vigoureuse dénonciation de
l'aliénation culturelle subie par
- des générations d'hommes et de femmes noires.
- Cette réaction aussi incisive qu'émouvante
conserve-t-elle, pour nous,
- quarante années après sa publication, de sa
force et de son actualité?
- C'est ce que nous nous proposons d'étudier en
distinguant les souvenirs
- ironiques de l'enfance, les valeurs de la négritude
qu'il défend et
- l'humour bien particulier qui colore ce poème de forme
libre.
-
- Intro 2
- La négritude, mouvement dont Damas fut l'un des
pionniers, est à la fois
- un refus et une affirmation.
- Refus par les nègres de la culture
étrangère qui leur était imposée et
- qu'ils jugent incompatible avec leur nature profonde.
- Affirmation de la valeur de leur propre culture dont ils
essaieront de
- montrer la grandeur et la beauté.
- Le poème Hoquet se rattache surtout à la
première de ces deux tendances
- complémentaires.
- Au travers d'une peinture impitoyable de son enfance, Damas
montre
- combien la honte du sang noir, produit d'une véritable
intoxication
- culturelle, pouvait pervertir les esprits. sa réaction
n'est pas
- seulement celle d'un homme blessé dans sa
sensibilité, elle est aussi
- une prise de position devant un problème universel.
-
- ------
-
- L'enfance apparaît souvent comme un paradis perdu ("le
vert paradis des
- amours enfantines" Baudelaire) dans lequel évolue une
mère angélique
- toute de tendresse et d'amour. La littérature
Antillaise a souvent donné
- dans ces poncifs et en particulier avec "l'Enfant noir" de
Camara Laye.
- Dans Hoquet, Damas prend rigoureusement le contre-pied de
cette
- tendance. Les différents aspects de cette jeunesse
qu'il évoque, les
- repas, l'éducation, les jeux, l'initiation à
l'art sont encadrés par un
- refrain où revient, lancinant, le mot qui suffit
à la caractériser:
- "désastre".
- La mère y apparaît toujours répressive,
l'éducation pour elle, se
- confond avec le dressage.
- "le pain ne se coupe pas
- Le pain se rompt
- Un pain ne se gaspille pas
- Un os se mange avec mesure"
- Tout le poème est fait de cette alternance d'
injonctions et de défenses
-
- Damas a utilisé tous les petits détails concrets
de la vie quotidienne,
- le respect du pain, les habits du dimanche, les chaussures
sales, pour
- plonger le lecteur dans son enfance et lui faire partager sa
rancoeur.
- L'utilisation constante du style direct pour transcrire les
- interventions de la mère va dans le même sens.
Nous avons l'impression
- d'assister à la scène. Ce procédé,
et l'importance en volume de ces
- interventions, nous permettent de sentir que, malgré le
temps passé,
- cette mère est toujours présente, d'une
manière obsessionnelle.
- Cette éducation est entièrement vouée
à l'extérieur. Tous les conseils
- donnés concernet le "paraître". Il faut faire
bonne figure. Ce qui
- compte pour la mère n'est pas qu'une chose soit bonne
en soi, ou qu'elle
- soit source de plaisir, mais qu'elle soit jugée par les
autres membres
- de la société.
- Avec l'examen de la peinture de son enfance, Damas nous
amène à une
- conclusion rarement évoquée dans la
poésie négro-africaine. Il dépasse
- le cadre strict de la négritude pour atteindre à
l'universel: toute
- personne qui a été victime d'une
éducation fondée sur la répression et
- le souci du qu'en-dira-t-on, peut se reconnaître dans le
petit garçon
- qui oubliait de saluer sa voisine.
- La chute savamment amenée:
- "Les mulâtres ne font pas ça
- Laissez donc ça aux nègres"
- montre cependant que cette éducation est toute
entière centrée sur une
- préoccupation unique: faire oublier que l'on a du sang
noir, montrer que
- "malgré" le sang noir on peut se comporter exactement
comme un blanc.
- Cette attitude est très fréquente et
Césaire en fait lui aussi la satire
- dans "Cahier d'un retour au pays natal" lorsqu'il fait dire
à un noir
- qui s'adresse à l'Europe: "Voyez, je sais comme vous
faire des
- courbettes, comme vous, présenter mes hommages, en
somme, je ne suis pas
- différent de vous; ne faites pas attention à ma
peau noire; c'est le
- soleil qui l'a brûlée."
- Tous l'effort de sa mère va donc tendre à faire
de son fils mulâtre, un
- petit blanc et à mettre sur sa peau noire un masque
blanc.
- Il va surtout falloir abandonner des comportements qui vous
- "déclassent": sucer les os en mangeant... et pour
entrer dans le monde
- des blancs, il faudra parler français aussi bien
qu'eux, mieux si
- possible. Il ne devra pas rester un R mal roulé ou un
mot créole, il
- faudra donc parler:
- "Le français de France
- le français de français
- Le français français"
- Le dernier exemple et le plus net est celui consacré
aux instruments de
- musique. La décision de la mère ne se
réfère pas à la qualité musicale
- des instruments. Ils sont perçus comme des signes
d'appartenance à un
- monde. Il y a le violon, instrument chic, qui pourra permettre
d'être
- reçu dans le salon des blancs, et le banjo, instrument
populaire, bon
- pour les nègres avec lesquels il vaut mieux ne pas trop
se compromettre.
-
- La honte d'avoir du sang noir et le désir de le faire
oublier est donc
- le principe de cette éducation. Or, la
négritude, c'est exactement le
- contraire. Ce n'est pas la fierté d'être noir,
comme on le dit parfois,
- mais la volonté de s'accepter comme noir et de se faire
accepter comme
- tel: "Accomodez-vous de moi. Je ne m'accomode pas de vous"
écrit encore
- Césaire. On comprend ainsi le refus de cette enfance
par Damas devenu
- adulte. Refus viscéral comme l'indiquent le titre et le
début du poème.
- Le poète est devant le spectacle d'un
irréparable gâchis, cette enfance
- qu'il ne pourra jamais ni tout à fait digérer,
ni tout à fait vomir.
- En même temps que l'expression d'une sensibilité
d'écorché, cette satire
- est donc une prise de position en face d'un problème
qui concerne
- directement les contemporains de Damas: l'auteur de Pigments,
comme ses
- frères en négritude, est un poète
engagé.
- Sa satire ne porte pas uniquement sur le comportement de sa
mère et de
- ceux qui l'imitent mais vise aussi les institutions.
- L"allusion au "monument aux morts" n'est pas un détail
anecdotique;
- Damas pense à ces guerres où des noirs
luttèrent pour des blancs contre
- d'autres blancs, à ces tirailleurs
Sénégalais auxquels il demande dans
- un autre poème de "commencer par envahir le
Sénégal". Le monument aux
- morts incarne la contradiction d'un système qui
demandait à un peuple
- opprimé d'aller se battre pour la liberté
d'autrui.
- Mais l'institution sur laquelle Damas s'appesantit le plus est
- l'Eglise.L'habitude occidentale de rompre le pain et non de le
couper se
- réfère à la Cène. L'expression "le
pain de Dieu" est une allusion à la
- prière chrétienne "donnez-nous aujourd'hui..."
et "le pain et la sueur
- du front..." évoque la phrase que dans la Bible, Dieu
adresse à Adam
- après la chute: "tu gagneras ton pain à la sueur
de ton front". Et
- chaque repas se termine par l'habitude devenue fastidieuse
("et puis et
- puis..") des Grâces, prière par laquelle on
remercie Dieu à la fin d'un
- repas.
- L'allusion contenue dans le deuxième "couplet":
- "Vous n'irez pas à la messe
- dimanche
- avec vos effets du dimanche" prouve que la messe est surtout
conçue
- comme un rite social où l'on va s'exhiber. Enfin la
dernière allusion:
- "A vous ébattre avec untel
- avec untel qui n'a pas reçu le baptême" montre
bien que Mme Damas est
- moins guidée par la charité chrétienne
que par le souci de bien marquer
- son appartenance au monde des blancs.
- Cette insistance de Damas sur l'église s'explique car
l'église a joué un
- rôle important dans le processus d'acculturation qu'il
dénonce.Les
- colons s'intéressaient aux corps, instruments de
production économique.
- L'église s'intéressait aux âmes et
finissait par enraciner entre elles
- un complexe d'infériorité. Etre exploité
était grave, mais prendre à son
- compte les thèses de l'oppresseur sur
l'infériorité des cultures
- africaines était plus grave encore, car un homme qui se
sent dans son
- for intérieur un être inférieur est
condamné à être éternellement
- dominé. Ainsi, Damas comme Césaire garde une
dent contre l'église,
- coupable à leur yeux d'avoir volé aux
nègres leur âme; d'avoir en cela
- favorisé l'exploitation économique et
retardé la libération; cette
- église qui dit elle-même que l'enfer est
pavé de bonnes intentions.
-
- Au service de cet engagement, Damas emploie une poésie
très différente
- de celle de Senghor ou de Césaire. poésie moins
intellectuelle, proche
- de la chanson populaire, à la fois par la composition
(des couplets
- encadrés par le refrain) et par la simplicité du
vocabulaire employé.
- Simple, elle est cependant loin d'être simpliste (chute
des dernières
- lignes).
- L'humour vient au secours de la révolte. L'auteur
accentue le rôle
- cocasse des situations, joue avec le langage en le
découpant ou en
- jouant sur les mots. Ainsi le mot "tare" à la fin du
texte, n'est pas
- seulement la dernière syllabe du mot "guitare", c'est
aussi un rappel du
- principe directeur de cette éducation: on n'admet pas
dans cette famille
- la "tare" d'avoir du sang noir.
- Toutes ces qualités font que ce texte passe facilement
la rampe et qu'il
- est directement accessible au grand public. Et il n'y a pas
comme chez
- Senghor et Césaire, une contradiction entre la
finalité, qui est de
- déclencher une prise de conscience dans les masses, et
les moyens
- utilisés, une poésie difficile, peut-être
réservée à une élite.
- (Aparté: je suis presque sûre que vous ne serez
pas d'accord!!!!)
-
-
- ---------------
- J'ai aussi 2 conclusions...(mélanger les deux?)
-
- Concl 1
- En rassemblant simplement des souvenirs d'enfance, usant du
style direct
- qui rend très vivant le dialogue du fils et de sa
mère, Damas réussit à
- nous faire partager sa rancoeur contre le système
colonial et oppresseur
- qui s'efforçait de nier l'identité du peuple
nègre, sa culture, son mode
- d'existence...
- La poésie de Damas reste très actuelle,
même si le visage de la mère
- semble bien caricatural.
- Ce poème de l'assimilation culturelle demeure criant de
vérité, nous
- émeut sincèrement mais nous fait aussi sourire.
Ce n'est pas son moindre
- mérite! Sans oublier la caractère engagé
de ce poème dans le mouvement
- de la négritude, nous pouvons encore reconnaître
une de ses valeurs
- moins visibles: en s'attaquant à l'éducation
répressive fondée sur
- l'image d'un "Monsieur, comme il faut", Damas offre à
son poème une
- portée universelle et il nous arrive de penser aux
portraits satiriques
- de Prévert ou de Vian, raillant le conditionnement de
toute enfance.
-
- Concl 2
- En rassemblant simplement des souvenirs d'enfance et en les
organisant
- avec art, Damas a réussi à nous faire partager
sa rancoeur contre un
- système tout entier organisé pour faire perdre
aux noirs leur identité.
- Au service de cette critique, sa poésie directe,
frémissante et pleine
- d'humour touche immédiatement un large public. On
comprend à la suite de
- cet examen que Damas soit le seul, parmi les chantres de
l'homme noir,
- dont un poème traduit dans les langues africaines et
récité dans les
- villages, ait réussi à inquiéter
l'administration coloniale.
-
-
Eléments de correction :
- Quelques axes possibles
- 1. Une mère abusive
- 2. Un fils indocile ?
- 3. Une mise en cause de l'ordre social ?
- 4. Une mise en cause d'une aliénation stupide et
destructrice
- 5. La revendication d'une liberté qui s'exprime dans la
poésie. (vous n'avez dit mot du poème en tant que
tel, de sa forme, de sa structure. Les vers ? Libres !
- La forme des strophes ? Libre !
- Le nombre de pieds ? Libre !
- Et pourtant ! nous sentons la poésie s'imposer . A quoi
?
-
- On aurait pu prendre le texte de la manière suivante :
- 1. Un texte apparemment comique
- 2. Mais une violence sous-jacente qui éclate
- 3. Pour mieux dénoncer, au travers d'une caricature de
mère abusive, un problème d'aliénation
raciale et sociale.
>
>
>