LETTRES ANGEVINES

Yvon JOSEPH-HENRI

 

 

NICOLAS GOGOL

NOUVELLES DE PETERSBOURG

Copyrights©Yvon JOSEPH-HENRI sauf autorisation

 

Les références de pages ou de traduction renvoient à l'édition Garnier Flammarion,
traduction de Boris de Schloezer, présentation de Deborah Lévy-Bertherat
 
[Le portrait étude d'un passage]
[Le Nez]
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LE PORTRAIT

 

Etude d'un passage

Travail d'élève Terminale L Angers

 

Passage étudié

Pourtant le portrait que Tchartkov avait devant lui présentait quelque chose de bizarre qui n'était déjà plus de l'art, qui détruisait même l'harmonie de l'oeuvre; les yeux vivaient, c'était des yeux humains ! On les eût dit arrachés à un être vivant et enchâssés ici. On ne ressentait plus cette noble volupté qui s'empare de l'âme devant l'oeuvre de l'artiste, si horrible que soit son sujet; on éprouvait ici un sentiment pénible, angoissant. «Que signifie cela ?» se demandait involontairement le peintre. «C'est tout de même la nature, la nature vivante ! Pourquoi donc ce sentiment étrange, pénible ? Faut-il croire que l'imitation littérale, servile de la nature est déjà en soi criminelle et résonne comme un cri aigu, discordant ? Ou bien faut-il croire que si l'on traite l'objet avec indifférence, si l'on ne sympathise pas avec lui, il apparaît nécessairement dans son affreuse réalité ? Non éclairé par la lumière de cette pensée mystérieuse cachée en tout, il prend alors l'aspect sous lequel apparaît le corps humain lorsque voulant comprendre sa beauté, armé d'un bistouri on le dissèque et l'on découvre l'horreur du corps humain. Pourquoi la simple, la vulgaire nature se montre-t-elle chez tel peintre dans une sorte de clarté et, loin de se sentir avili, le spectateur éprouve au contraire une jouissance après laquelle tout coule, se meut autour de lui plus régulièrement, plus sereinement ? Et pourquoi cette même nature paraît-elle chez un autre peintre triviale, sale ? Pourtant, ne lui a-t-il pas été fidèle lui aussi ? Non, non, et non ! Il lui manque une certaine lumière...Ainsi en est-il d'un paysage dans la nature : si beau qu'il soit il lui manque quelque chose en l'absence du soleil.»

Tcharkov s'approcha de nouveau du portrait pour examiner ces yeux extraordinaires et s'aperçut, horrifié, qu'ils semblaient en effet le regarder. Ce n'était plus une copie de la nature, c'était la vie étrange qui aurait éclairé le visage d'un mort sorti de sa tombe. Etait-ce l'effet de la lune, cette inspiratrice de rêves morbides, qui prête aux choses un aspect tout différent de celui qu'elles présentent dans la réalité diurne, ou de quelque autre cause ? En tout cas, le peintre eut peur soudain de sa solitude dans cette pièce. Il s'éloigna doucement du portrait, s'en détourné, s'efforça de ne plus le regarder; pourtant, il lui jetait involontairement des regards obliques. Pour finir, il n'osa même plus marcher dans la pièce; il lui semblait que quelqu'un allait le suivre, et à tout moment il se retournait craintivement. Il n'avait jamais été peureux, mais ses nerfs, son imagination étaient sensibles, et ce soir-là il ne parvenait pas à s'expliquer sa crainte instinctive. Il s'assit dans un coin; mais là encore il lui semblait que quelqu'un allait se pencher par-dessus son épaule pour le dévisager. Et les ronflements de Nikita, qui lui parvenaient de l'antichambre, ne dissipaient pas sa peur. Lentement, sans lever les yeux, il quitta sa place et alla s'étendre sur son lit derrière un paravent. A travers une fente il pouvait voir l'atelier éclairé par la lune et le portrait au mur en face. Les yeux le fixaient d'une façon terrifiante encore et plus significative, comme s'ils ne voulaient regarder rien d'autre que lui. En proie à l'angoisse, il se releva, saisit un drap et en recouvrit entièrement le portrait.

 

(Gogol Nouvelles de Pétersbourg , Garnier Flammarion Bac 99 pp.158-160)

 

 

Etude

Tchartkov, un jeune peintre encore inconnu du grand public, achète avec le peu d'argent qui lui reste un portrait dans une boutique de tableaux. Celui-ci n'a rien d'un chef-d'oeuvre mis à part la réalisation des yeux qui ont un aspect mystérieux.

De retour chez lui, Tchartkov l'oublie vite car il est confronté à sa miséreuse vie d'artiste sans le sou et menacé d'expulsion, jusqu'à ce que la lune éclaire ce portrait en lui donnant vie.

Ce retournement de situation va, dans un premier temps, donner une nouvelle dimension au portrait en le plaçant au centre de l'histoire; puis la nouvelle va elle-même prendre une autre dimension, passant d'un récit plutôt réaliste à un récit fantastique. Enfin, exceptionnellement, l'auteur va s'engager, prendre position, en menant en parallèle une critique de l'art.

 

Dès le début de l'extrait, le portrait prend de l'importance à travers une description , en particulier à propos des yeux du portrait. En effet , Tchartkov ne voit plus qu'eux : les yeux sont associés au portrait. D'ailleurs, on retrouve le champ lexical de la vue, ce qui donne encore plus d'importance au tableau. Ce champ lexical est aussi bien en relation avec les "yeux extraordinaires" du vieillard ("regards obliques", "dévisager", "les yeux le fixaient") qu'avec le regard du héros qui n'arrive pas à se détacher du portrait ("examiner", "s'aperçut", "regarder", "sans lever les yeux"). Tchartkov est obnubilé par ces yeux terrifiants, il est comme paralysé face au portrait.

En effet, il ose à peine s'approcher du tableau pour le recouvrir d'un drap car il en a peur. Le peintre ne se sent pas en sécurité, il se sent menacé par ce vieillard comme s'il pouvait l'atteindre ou le mettre en danger. D'ailleurs, l'attitude de Tchartkov semble annoncer la suite de la nouvelle puisqu'il se place en position d'infériorité par rapport au tableau. Le portrait domine déjà le peintre en le destabilisant. Ainsi l'inconfort de Tchartkov , exprimé par l'emploi du passé-simple, temps qui marque des actions brèves, et par la juxtaposition des verbes ("il s'éloigna doucement du portrait, s'en détourné, s'efforça") , s'oppose à l'aspect immuable du portrait à travers l'emploi de l'imparfait ("les yeux le fixaient (...) comme s'ils ne voulaient regarder rien d'autre que lui"). C'est en fait une véritable lutte psychologique entre les deux "personnages".

On peut considérer ici le portrait comme un "personnage" car il représente tout d'abord une personne, bien qu'elle n'ait pas grand chose d'humain. Malgré cela, il semble prendre vie, et même s'humaniser : "les yeux vivaient, c'étaient des yeux humains!" . Petit à petit, le portrait prend le dessus sur Tchartkov qui , a contrario, semble se déshumaniser de par sa paralysie, son manque d'objectivité face au portrait. Le peintre est comme cerné, il n'a plus d'issue. En fait le vieillard semble sortir de son cadre pour envahir la vie de Tchartkov. Dans cet extrait, la frontière entre réalité et figuration semble s'effacer car le portrait paraît trop réel.

 

Paradoxalement, le fait que le portrait prenne une consistance réelle donne au récit un caractère irréel et fantastique. Tchartkov pénêtre dans un monde qu'il ne peut contrôler et qui le terrorise : "Il n'avait jamais été peureux...il ne parvenait pas à expliquer sa crainte instinctive". Tchartkov ne comprend pas ce nouveau monde, comme le montrent les nombreux points d'exclamation et d'interrogation. D'ailleurs, la plupart des questions du peintre reste sans réponse («" Que signifie cela ?" se demandait involontairement le peintre »); il y a beaucoup de non-dit, de mystère, ce qui trouble Tchartkov et le lecteur, qui est lui aussi pris à témoin et qui ne peut pas non plus aux questions, ne possédant que très peu d'informations sur le tableau.

Cet extrait peut être qualifié de fantastique, car mis à part le trouble qu'il suscite , il fait naître la peur chez Tchartkov, sentiment dont on retrouve d'ailleurs l'important champ lexical (« on éprouvait ici un sentiment pénible, angoissant», «l'horreur», «horrifié», «craintivement») Gogol essaie , à travers la peur du héros, de la susciter également chez le lecteur en créant une ambiance pénible. Il joue en particulier sur la lumière, ou plutôt le manque de lumière, avec «l'absence du soleil», et «l'effet de la lune», souvent associée à la mort. Il joue ainsi sur les connotations fantastiques de la lune, «inspiratrice de rêves morbides» et de légendes sous-entendues ici. En effet, n'est-ce pas la nuit, les soirs de pleine lune, qui se réveillent meurtriers, monstres et autres loups-garous ? Gogol manipule les sentiments des lecteurs en disant peu de choses pour que ces derniers imaginent beaucoup et se sentent pris au piège à l'image du héros.

Ainsi, le lecteur, tout comme Tchartkov, se sent oppressé. Il n'est plus libre car il est manipulé par le portrait. Tchartkov n'a plus d'issue, il est comme encerclé, d'abord «assis dans un coin» sous la pression des ronflements de Nikita, puis «derrière un paravent». Ce sentiment d'oppression est accentué par un rythme rapide de par la juxtaposition de questions. De plus , les phrases sont longues avec de nombreux signes de ponctuation, et pourtant il y a très peu de pauses car, même quand elles se terminent, on enchaîne aussitôt sur la phrase suivante avec des conjonctions de coordination telles que "Et" ("Et pourquoi...", "Et les ronflements de Nikita.."). Comme dans de nombreuses nouvelles, Gogol a recours au fantastique. Et pourtant , dans celle-ci, il y a un nouvel élément qui donne un caractère plus oppressant et plus sérieux : Le Portrait est la seule nouvelle où le personnage central est inquiété et affolé par le côté irréel, contrairement au Nez , par exemple, où Kovaliov ne trouve pas étrange que le sien puisse disparaître. Le fait que Tchartkov ait peur accentue encore plus le sentiment d'angoisse.

 

Parallèlement à cette histoire fantastique, et pourtant sur un registre très différent, Gogol va profiter de cette nouvelle pour développer le sujet de l'art. Alors qu'il abordait déjà ce sujet dans la Perspective Nevsky , il l'approfondit dans cette nouvelle ne prenant un ton plus engagé et plus critique. En effet, derrière la série de questions que se pose le héros se cachent une critique acerbe de l'art en tant que simple imitation de la nature. Gogol rejoint ainsi la pensée hegelienne en s'insurgeant contre l'imitation servile qu'il considère comme un crime : « Faut-il croire que l'imitation littérale, serviel, de la nature est déjà en soi criminelle et résonne comme un cri aigu, discordant ?» Gogol reproche le manque de distance des peintres qui se contentent de reproduire la nature. Il considéère cette manière de peindre comme un affront au Dieu créateur en voulant faire aussi bien que lui ; or ils ne pourront jamais y arriver, et donc leur oeuvre n'en sera que plus mauvaise.

Gogol émet cependant une nuance à sa critique car il avoue que certaines oeuvres réalistes sont belles. Ces oeuvres sont, selon lui, dans «une sorte de clarté». C'est le "erscheinung" de Hegel, "l'éclat" en allemand, c'est-à-dire la mise en évidence d'une vérité qu'on ne soupçonnait pas dans la nature. L'artiste éclairé doit faire preuve d'esprit, s'investir personnellement, et non pas recopier bêtement la nature. Pour l'instant, Gogol ne donne que les bases de sa critique, il la développera tout au long de la nouvelle, particulièrement à la fin de la première partie lorsque Tchartkov découvre le tableau de son ami qui s'avère être un véritable artiste. Ce peintre ne pourra atteindre le sommet, qu'après de longues années d'ascèse, c'est-à-dire qu'il devra vivre que pour l'art et non par l'art...

 

Cet extrait se situe au début de la nouvelle et marque un tournant dans le cours de l'histoire. Il est intéressant car tous les sujets qui seront développés par la suite sont concentrés ici. Le portrait va être de plus en plus envahissant jusqu'à prendre la vie de Tchartkov. Le fantastique va prendre plus d'importance avec l'étrange rêve du héros en particulier, et la critique de l'art trouvera sa solution à la fin de la nouvelle. Ce passage sert avant tout à donner le ton et à faire monter le suspense ainsi que la tension chez le lecteur qui est pris, comme Tchartkov , dans le piège du portrait.