SUJET 1 LE TEMOIGNAGE DE L'OEUVRE D'ART
Polynésie séries L-ES-S, septembre 1996
Que tout écrit soit témoignage, cela est bien évident. Que le romancier soit un témoin, et particulièrement un témoin de son temps, cela est évident aussi -et on voit même mal comment il pourrait ne pas l'être. Certes, si Balzac a pu écrire : «Grâce au soin qu'il (l'auteur) a eu, peut-être saura-t-on en 1850, comment était le Paris de l'Empire» (Préface à Une fille d'Eve ), on imagine moins bien Nathalie Sarraute (1) en disant autant d'elle et de la cinquième République. Pourtant, à sa manière, et ne serait-ce que par son écriture, par le langage qu'elle utilise ou qu'elle reproduit, elle témoigne aussi. Le roman n'est pas seulement recours au langage. Il est aussi description de ce langage et, par là même, description d'un temps. Par quoi apparaissent déjà deux des faces de ce témoignage : le romancier témoigne sur l'époque qu'il décrit, mais, plus encore, il témoigne sur l'époque où il écrit.
Pourtant cette notion de témoignage appelle quelques réserves. Et particulièrement que (une fois de plus) l'attention est attirée ici plus sur la chose regardée que sur le regard. On imagine mal un président de tribunal écoutant patiemment un témoignage qui n'intéresserait pas la cour. On l'imagine plus mal encore renvoyant un témoin parce qu'il s'exprime avec gaucherie. Or, dans le roman, ces deux péripéties sont constantes. Même si, a priori, son sujet nous intéresse, nous pouvons très bien abandonner un roman à la page dix si sa forme nous rebute. En revanche, nous pouvons très bien, dans un roman, nous intéresser à des gens dont les équivalents dans la vie ne nous intéresseraient pas du tout. Je connais des monsieur Homais (2) dans la vie, je m'en écarte avec soin. Je connais des madame Verdurin : la seule idée d'aller passer une heure à leurs raouts (3) me fait me réveiller la nuit en poussant des cris d'épouvante. Je connais des cousine Bette : je cours encore. D'où vient alors que, dans les romans où ces différents personnages figurent, je les retrouve avec tant de bonheur, et j'écoute si volontiers leurs propos ? Il s'agit là d'ailleurs du phénomène constant de l'oeuvre d'art. J'ai déjà invoqué Cézanne (4) et ses trois pommes. Pourquoi pouvons-nous passer un quart d'heure à béer d'admiration devant ces trois pommes, ou devant une mainson de la rue Lepic peinte par Utillo (4) alors mêe que ces trois pommes dans notre salle à manger ou cette même rue Lepic lorsque nous y passons ne nous arrachent pas un regard ? De toute évidence, c'est que, dans ces pommes, dans cette rue Lepic, dans cette Verdurin, dans cette cousine Bette, l'artiste a vu et exprimé quelque chose que nous n'avaons pas été capables de voir, un sens, une beauté, un comique, un pathétique qui nous échappaient, et qui peut-être même n'y étaient pas -qui n'étaient que chez lui, chez le peintre ou le romancier.
D'autre part, si un témoin réussit à m'intéresser à quelque chose, mon mouvement naturel sera de me mettre en quête d'autres témoignages sur le même sujet. En matière de livres, c'est ce qui m'arrivera si je lis un manuel botanique. C'est ce qui m'arrivera probablement aussi si je lis une histoire d'Elisabeth d'Angleterre. Je dis : probablement, car ici un autre mouvement s'amorce et je peux aussi, séduit par le talent de l'historien, chercher un autre livre de lui sur un tout autre sujet. Mais cela ne m'arrivera certainement pas pour un roman. Si je lis, par exemple, Le Vice-Consul de Marguerite Duras (1), et que l'ouvrage me séduise, je ne vais pas me précipiter chez le libraire pour lui demander un autre roman de M. Duras. D'où il apparaît que le témoignage d'un romancier ne nous intéresse que dans la mesure où c'est lui qui dépose. Cela en fait déjà un témoin assez particulier.
Félicien Marceau, Le Roman en liberté , Gallimard. 1978
Selon F. Marceau, ce qui nous intéresse dans une oeuvre d'art, c'est que « l'artiste a vu et exprimé quelque chose que nous n'avons pas été capables de voir » . Dans un développement composé, illustré d'exemples précis tirés de vos connaissances littéraires et artistiques, vous tenterez d'étayer cette thèse.
Polynésie Française
Sujet donné en juin 1998
PREMIER SUJET: ÉTUDE D'UN TEXTE ARGUMENTATIF
À Cyrano, qui sait écrire aussi bien qu'il sait se battre, on vient de
proposer de devenir le poète attitré d'un important personnage. Mais il
refuse, sachant que ce maître s'autorisera à faire modifier chaque écrit
qui ne lui conviendra pas. Son refus insultant fait fuir les "
messieurs " et inquiète ses amis.
CYRANO, saluant d'un air goguenard ceux qui
sortent
sans oser le saluer,
1 Messieurs Messieurs Messieurs
LE BRET, désolé, redescendant, les bras au ciel.
Ah ! dans quels jolis draps
CYRANO
Oh ! toi ! tu vas grogner !
LE BRET
Enfin, tu conviendras
Qu'assassiner toujours la chance passagère,
Devient exagéré.
CYRANO
Eh bien oui, j'exagère !
LE BRET, triomphant.
5 Ah!
CYRANO
Mais pour le principe, et pour l'exemple aussi,
Je trouve qu'il est bon d'exagérer ainsi.
LE BRET
Si tu laissais un peu ton âme mousquetaire,
La fortune et la gloire...
CYRANO
Et que faudrait-il faire ?
Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,
10 Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc
Et s'en fait un tuteur en lui léchant l'écorce,
Grimper par ruse au lieu de s'élever par force ?
Non, merci. Dédier, comme tous ils le font,
Des vers aux financiers ? se changer en bouffon
15 Dans l'espoir vil de voir, aux lèvres d'un ministre,
Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ?
Non, merci. Déjeuner, chaque jour, d'un crapaud ?
Avoir un ventre usé par la marche ? une peau
Qui plus vite, à l'endroit des genoux, devient sale ?
20 Exécuter des tours de souplesse dorsale ?
Non, merci. D'une main flatter la chèvre au cou
Cependant que, de l'autre, on arrose le chou,
Et, donneur de séné par désir de rhubarbe, ( 1 )
Avoir son encensoir, toujours, dans quelque barbe ?
25 Non, merci. Se pousser de giron (2) en giron,
Devenir un petit grand homme dans un rond,
Et naviguer, avec des madrigaux (3) pour rames,
Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames ?
Non, merci. Chez le bon éditeur de Sercy (4)
30 Faire éditer ses vers en payant ?
Non, merci. S'aller faire nommer pape par les conciles
Que dans des cabarets tiennent des imbéciles ?
Non, merci. Travailler à se construire un nom
Sur un sonnet, au lieu d'en faire d'autres ? Non,
35 Merci. Ne découvrir du talent qu'aux mazettes ? (5)
Etre terrorisé par de vagues gazettes, (6)
Et se dire sans cesse: "Oh ! pourvu que je sois
Dans les petits papiers du Mercure François ?"
Non merci. Calculer, avoir peur, être blême,
40 Aimer mieux faire une visite qu'un poème,
Rédiger des placets (7), se faire présenter ?
Non, merci ! non, merci ! non, merci !
Mais... chanter, Rêver, rire, passer, être seul, être libre,
Avoir l'oeil qui regarde bien, la voix qui vibre,
45 Mettre, quand il vous plaît son feutre de travers,
Pour un oui, pour un non, se battre, - ou faire un vers !
Travailler sans souci de gloire ou de fortune,
À tel voyage, auquel on pense, dans la lune !
N'écrire jamais rien qui de soi ne sort
50 Et, modeste d'ailleurs, se dire: mon petit,
Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles,
Si c'est dans ton jardin à toi que tu les cueilles !
Puis, s'il advient d'un peu triompher, par hasard,
Ne pas être obligé d'en rien rendre à César,
55 Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite,
Bref, dédaignant d'être le lierre parasite,
Lors même qu'on n'est pas le chêne ou le tilleul,
Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !
LE BRET
Tout seul, soit ! mais non pas contre tous ! Comment diable
60 As-tu donc contracté la manie effroyable
De te faire toujours, partout, des ennemis ?
CYRANO
A force de vous voir faire des amis,
Et rire à ces amis dont vous avez des foules,
D'une bouche empruntée au derrière des poules !
65 J'aime raréfier sur mes pas les saluts,
Et m'écrie avec joie: un ennemi de plus !
LE BRET
Quelle aberration !
CYRANO
Eh bien, oui c'est mon vice.
Déplaire est mon plaisir. J'aime qu'on me haïsse. (...)
Edmond ROSTAND, Cyrano de Bergerac, Acte II, scène 8 (Extrait), 1897
Notes:
(1) Et, donneur de séné par désir de rhubarbe: ce vers vient d'une
expression " proposer la rhubarbe pour avoir le séné ", qui signifie
s'entendre à l'amiable mais de façon malhonnête: Cyrano n'accepte pas
les arrangements louches.
(2) giron: partie du corps qui s'étend de la ceinture au genoux quand on
est assis; ici, signifie "lieu protecteur ". (3) madrigaux: le madrigal
est une petite pièce de vers exprimant une pensée fine, tendre ou
galante.
(4) le bon éditeur de Sercy: puisque cet éditeur publiait à compte
d'auteur, cela signifie qu'il éditait des gens sans talent qui payaient
pour se faire remarquer.
(5) mazette- personne qui manque de force, d'habileté, d'énergie.
(6) gazette: journal.
(7) placet: écrit qui a pour but de demander une grâce, une faveur.
PREMIÈRE PARTIE: QUESTIONS (10 points)
l) Du vers 8 au vers 58: Formulez en une phrase la thèse réfutée et en
une autre phrase la thèse soutenue par Cyrano. Analysez comment Cyrano
passe de l'une à l'autre. (2 points)
2) Etudiez la construction de l'argumentation des vers 8 à 42, en
analysant particulièrement le rôle joué par la tournure interrogative.
(4 points)
3) Du vers 43 au vers 58: Dans quelle mesure la versification et la
syntaxe contribuent-elles à donner plus de force à la thèse de Cyrano ?
(4 points)
DEUXIÈME PARTIE: TRAVAIL D'ÉCRITURE (10 points)
La réplique de Le Bret à Cyrano commence par ces mots: " Tout seul, soit
! mais non pas contre tous ! " Imaginez la réplique que Le Bret ferait à
Cyrano s'il développait une argumentation pour justifier ce point de
vue. Vous la rédigerez en prose.
Polynésie Française
Sujet donné en juin 1998