LETTRES ANGEVINES

PAR YVON JOSEPH-HENRI


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1. L'OEUVRE LITTÉRAIRE ET LE TEMPS (par Sébastien LUTZ)

 

DISSERTATION (classe de Seconde)

 

SUJET : Montherlant écrit dans ses Carnets : «le temps use une Žuvre littéraire les chefs-d'oeuvre même, quoi qu'on en dise».

Vous vous interrogerez sur la pertinence de cette réflexion en vous appuyant sur des exemples précis.

 

ANALYSE DU SUJET

Thème : le sujet ne porte pas sur un genre spécifique (théâtre, poésie, roman) ou sur une Žuvre en particulier mais sur une problématique d'ordre général. Les exemples devront donc être variés et empruntés à des Žuvres littéraires de genre et d'auteur aussi différents que possible.

Auteur : Henry de Montherlant (1896 / 1972) représentant avec Giraudoux de la résurgence du théâtre classique au XXe siècle. Il s'agit ici d'auteur qui réfléchit, en tant que praticien, sur un problème littéraire. On peut d'ores et déjà faire remarquer une certaine contradiction entre les propos de l'auteur qui affirme le caractère éphémère de l'oeuvre d'art et sa propre production toute centrée sur l'utilisation d'une dramaturgie traditionnelle (La Reine morte -1942-) servie par une langue des plus classiques.

Prédicat : l'auteur pose le problème de la permanence des Žuvres littéraires, il affirme qu'elles sont frappées d'obsolescence après un certain délai. De façon plus générale, il pose le problème des rapports entre le temps et l'oeuvre littéraire.

L'opinion est évidemment paradoxale : elle s'oppose à l'opinion doxale suivant laquelle les chefs-d'oeuvre seraient éternels. Sont visés ici les admirateurs des textes classiques (désignés de façon assez méprisante par « on » [« quoi qu'on en dise »] ) persuadés que les Žuvres du passé ont toujours quelque chose à dire et n'ont rien perdu de leur actualité.

Ton : il faut noter le ton péremptoire de la citation : emploi du présent de vérité d'ordre général pour universaliser le propos, volonté d'englober toutes les Žuvres même celles qui semblent hors du temps. Ce ton péremptoire prête bien entendu à discussion, l'opinion est beaucoup trop tranchée, tout l'art de la dissertation consistera à démêler dans cette opinion le vrai du faux pour la nuancer.

Problèmes posés par le sujet :

1- Les Žuvres peuvent-elles prétendre à l'immortalité ?

- Pourquoi vieillissent-elles ?

- Deviennent-elles illisibles ? Si oui, le sont-elles complètement ?

2- Malgré tout, quel est l'intérêt des Žuvres littéraires du passé ?

3- Quels sont les critères qui permettent de juger une Žuvre obsolète ?

- Le temps ne fait-il qu'user une Žuvre littéraire?

- N'opère-t-il pas un tri au sein de la littérature ?

Plan : Ce type de sujet se prête très bien au plan dialectique (thèse; antithèse; synthèse) : l'opinion de l'auteur est suffisamment tranchée et discutable pour faire l'objet de nombreuses critiques. Par ailleurs, elle ne pose pas de manière adéquate les rapports entre le temps et l'oeuvre littéraire. Ces rapports peuvent donc faire l'objet d'une troisième partie qui permettra ainsi de proposer une définition plus juste du chef-d'oeuvre et de ses rapports avec le temps.

D'où le plan suivant :

I. [Thèse] Le temps rend partiellement une Žuvre littéraire illisible.

II. [Antithèse] Mais son Žuvre destructrice ne s'exerce pas sur tous les aspects d'une Žuvre.

III. [Synthèse] Finalement le temps révèle davantage un chef-d'oeuvre qu'il ne l'use.

 

INTRODUCTION

[Mise en situation] « Exegi monumentum aere perennius » : « j'ai érigé un monument plus durable que l'airain » écrivait au début de notre ère le poète latin Horace. Cette prétention semble bien être celle de tous les écrivains, musiciens ou artistes qui par leur Žuvre entendent jeter un défi au temps et passer à la postérité. [Annonce du sujet] Montherlant, pourtant, sans doute plus modeste, nous avertit dans ses Carnets que le temps use une Žuvre littéraire « les chefs-d'Žuvre même, quoi qu'on en dise ».[Problématique : explication du sens du sujet]ÝLes chefs-d'oeuvre sont-ils, comme on le dit, éternels ? Les Žuvres du passé deviennent-elles fatalement illisibles ? [Annonce du plan] Pour répondre à ces questions, il conviendra d'analyser ce qui dans une oeuvre littéraire subit les outrages du temps avant de nous demander s'il n'y a pas, malgré tout, des aspects qui demeurent toujours actuels. Nous verrons ainsi que le temps est nécessaire pour discerner un chef-d'Žuvre.

 

Plan développé

Les Žuvres du passé subissent les outrages du temps.

L'obstacle de la langue.

Le problème de l'orthographe.

Au XVIe siècle l'orthographe n'est toujours pas fixée ; elle est encore très hésitante. Il n'est pas rare de trouver dans un même ouvrage un même mot orthographié de façon différente à quelques lignes d'intervalle. La langue est encore en pleine évolution. Cf. Rabelais et Montaigne qu'il a fallu traduire en français moderne (éd. de l'oeuvre de Rabelais éditée par le Seuil collection l'Intégrale avec le texte en édition bilingue).

Le problème de la signification des mots.

Beaucoup de mots au XVIIe ont un sens très différent du nÙtre ; il existe donc un risque de faire des contresens. Ex. : cŽur signifie courage ´ÝRodrigue as-tu du cŽur ÝÝÝ?ݪ (Le Cid I, 5) ; transport signifie la manifestation d'un sentiment vif : la joie ; l'amour.

Le problème de la syntaxe.

Le XVIIe siècle ne connaît pas le conditionnel pour les verbes pouvoir et devoir ; il utilise l'indicatif : je devais (j'aurais dû ); difficultés de l'alexandrin classique.

 

Evolution des goûts esthétiques.

Le public demande toujours du neuf.

Molière « La grande des règles est de plaire. »

Evolution du roman : genre mineur jusqu'au XIXe siècle ; après la majeure partie de la production s'oriente dans ce sens.

Les modèles esthétiques s'usent.

Les règles de la tragédie classique nous semblent bien éloignées ; danger pour l'auteur de s'enfermer dans les stéréotypes. Nerval : « Le premier qui compara la femme à une rose fut un génie ; le second un imbécile ».

Les artistes produisent toujours du nouveau.

Conséquence des points 1 et 2, les artistes essayent de s'adapter aux goûts du public. Ex. : la bataille du théâtre romantique avec Hernani de V. Hugo.

 

Evolution du contexte historique.

Les circonstances politiques ont changé.

L'absolutisme politique dénoncé par Voltaire dans Candide n'existe plus en France pour le moins.

Les préoccupations des gens sont différentes.

L'honneur défendu dans le Cid n'est plus la valeur qui régit toute la société.

Les préoccupations religieuses sont différentes.

La société n'est plus chrétienne. Les problèmes religieux comme le Jansénisme qui passionnaient le XVIIe siècle n'intéressent plus personne. On ne pourrait plus écrire des tragédies religieuses comme Polyeucte de Corneille ou Athalie de Racine.

[Conclusion partielle] Le Beau apparaît donc comme une notion relative, elle change suivant les conditions sociales et historiques. Comme l'Žuvre exprime son temps, il faudrait donc avoir, comme le fait Ernest Renan une admiration scientifique et historique : « l'admiration absolue est toujours superficielle : nul plus que moi n'admire les Pensées de Pascal ; les sermons de Bossuet mais je les admire comme Žuvres du XVIIe siècle. Si ces Žuvres paraissaient de nos jours, elles mériteraient à peine d'être remarquées. La vraie admiration est historique. » Il reste pourtant à expliquer le succès des pièces classiques de la Comédie Française.

 

Les Žuvres du passé semblent toujours garder une certaine actualité.

Les émotions qu'elles provoquent sont toujours les mêmes.

Le rire.

Les mécanismes du comique ne changent pas. Ex : les Fourberies de Scapin : quiproquo, coups de bâtons, grands gestes ; scène d'Orgon sous la table (Tartuffe V; 5).

Le pathétique.

Les tourments d'adolescents du passé ne sont pas étrangers aux jeunes lecteurs d'aujourd'hui (mythe de Rimbaud).

 

Actualité des problèmes soulevés par les Žuvres du passé.

L'engagement politique des écrivains.

Paul Valéry « Voltaire vit, Voltaire dure : il est indéfiniment actuel ». Le XXe siècle offre le spectacle de deux guerres mondiales qui ont fait des millions de morts ; la dénonciation de la guerre par différents écrivains (Cf. Candide chap. III) n'a rien perdu au fil des ans. N'aurait-on pas besoin d'un nouveau Voltaire pour combattre l'intolérance et la haine qui font rage en Algérie et en Iran (Cf. Salman Ruschdie) ?

Les sources d'inspiration de la littérature sont identiques.

L'amour ne se démode pas. Ronsard en évoquant la mort de Marie sait toujours nous toucher. La mort : la souffrance d'un père qui a perdu sa fille (V. Hugo et Léopoldine dans Demain dès l'aube) est toujours la même.

Certaines Žuvres acquièrent une portée universelle.

La perfection esthétique.

Il difficile de parler de progrès dans le domaine de l'art. Le chef-d'oeuvre dépasse le temps car il comprend une dimension métaphysique qui dépasse l'homme qui l'a créé ; il n'est pas possible d'établir une hiérarchie des chefs-d'oeuvre. « Un chef-d'oeuvre existe une fois pour toutes. Le premier poète qui arrive, arrive au sommet. Vous monterez après lui, pas plus haut. Ah ! tu tíappelles D'ante, soit ; mais celuiÝci s'appelle Homère (...). Les chefs-d'oeuvre ont un niveau, le même pour tous, l'absolu. » (V. Hugo)

Les mythes.

La littérature crée des mythes qui permettent à l'homme de s'identifier, de communier aux valeurs d'une société. Antigone, mise en scène par Sophocle ou Anouilh, illustre le choix des lois supérieures ; Dom Juan : mythe du séducteur insatisfait ; Tartuffe : modèle de l'hypocrisie.

 

[Conclusion partielle] La permanence des ouvrages classiques nous a montré que le temps ne saurait exercer son influence sur tous les aspects d'une Žuvre littéraire. Finalement, le temps n'estÝ-il pas celui qui permet de découvrir et de détecter un chef-d'oeuvre plutÙt que celui qui le détruitÝÝ?

 

Le temps est nécessaire pour découvrir les chefs-d'oeuvre.

Les chefsÝ-d'oeuvre ne font pas forcément date.

Condamnation des grands écrivains.

Baudelaire victime de la condamnation des Fleurs du Mal ; procès de Flaubert pour Madame Bovary.

Des Žuvres majeures de la littérature passent inaperçues.

Proust obligé d'éditer Du cÙté de chez Swann à compte d'auteur. Stendhal a laissé froid ses contemporains, seul Balzac a deviné que la Chartreuse de Parme était un chef-d'oeuvre.D'ailleurs, Stendahl ne dédiait-il pas son roman « to the happy few » c'est-à-dire à une élite restreinte seule capable d'apprécier un chef-d'oeuvre ?

Certaines Žuvres qui font date ne sont pas nécessairement des chefs-d'oeuvre.

Certains événements littéraires n'ont pas survécu.

Timocrate de Thomas corneille fut représenté 86 fois à sa création. Aujourd'hui cíest une Žuvre oubliée.

Le texte littéraire connaît souvent une postérité différente de celle voulue par l'auteur.

Voltaire était très fier de ses Tragédies, plus personne ne les lit aujourd'hui ; nous lisons ses Contes dont il faisait peu cas.

 

Conséquences.

Nécessité de la postérité.

« Il n'y a que l'approbation de la postérité qui puisse établir le vrai mérite des ouvrages » (Boileau, Réflexion sur Longin). Il faut laisser le temps agir. Seul lui, à travers les lecteurs, peut opérer un discernement entre les Žuvres médiocres et les chefsÝ-d'oeuvre.

Le sens d'un texte n'est pas fixé d'avance.

Si un chef-d'oeuvre peut durer c'est qu'au fil des siècles il va recevoir une interprétation différente. Le chef-d'oeuvre est une Žuvre malléable qui reçoit des lectures plurielles. La richesse infinie des classiques vient de ce qu'ils supportent de multiples relectures : « un classique est un livre qui n'a jamais fini de dire ce qu'il a à dire. » (Italo Calvino, La Machine littérature). Cíest le cas du théâtre classique où la mise en scène est une relecture de l'oeuvre (Cf. Planchon ou Ariane Mnouchkine qui imagine un Tartuffe dans un décor oriental. Tartuffe, le héros, porte la barbe et la tenue d'un mollah islamique.

 

CONCLUSION

[Prise de position sur le problème posé par le sujet] En définitive, il semble que Montherlant n'ait pas entièrement tort lorsqu'il prétend que le temps use une Žuvre littéraire. Pourtant, cette opinion se doit d'être nuancée car il existe des aspect qui, parce qu'ils touchent le cŽur de l'homme en ce qu'il a de plus profond, demeurent toujours actuels. Homère lorsqu'il décrit les adieux poignants d'Andromaque et d'Hector au chant VI de l'Iliade sait toujours nous émouvoir. A travers la séparation de ces deux figures mythiques, ce sont toutes les séparations depuis les origines qui sont évoquées. De fait, nous l'avons vu, le temps loin de constituer un obstacle à la lecture d'un chef-d'oeuvre, est le paramètre qui lui permet d'émerger et de passer à la postérité. [Elargissement du sujet] Ainsi, comme le rappelle Baudelaire dans les Fleurs du Mal, les chefsÝ-d'oeuvre sont des phares dont la lumière « vient mourir au bord de l'éternité » ( Les Fleurs du Mal, VI).

 

© Sébastien LUTZ

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