LETTRES ANGEVINES

Par Yvon JOSEPH-HENRI
Copyrights©Yvon JOSEPH-HENRI


CORRIGES

SEMAINE 2

XVII

En complément du travail que vous avez réalisé je souhaite simplement apporter les éclairages suivants :

CAMUS

PREMIERE PARTIE

2. CHAPITRES II à VI

- le patron
- Marie Cardona
- Emmanuel
- Céleste
- Salamano
- Raymond Sintès
- l'agent
- la jeune femme qui est dans la chambre de Raymond
En réalité, toute l'histoire tourne autour de Meursault, de Marie, de Raymond. Par contre Salamano, Céleste,Emmanuel font partie mais à un degré légèrement moindre, de l'univers de Meursault. Tout ce monde est un monde de gens modestes, simples qui n'ont pas grand chose à voir avec le monde des avocats. L'univers de Meursault est celui du monde ouvrier. De plus, dès le chapitre II, on voit peu à peu se construire cet univers de Meursault. Il est d'ailleurs à noter que cet univers existait autour de Meursault mais soudain il prend une vie, une cohérence qu'il n'avait pas avant semble-t-il.

En fait, les deux histoires sont parallèles quoique divergentes ; un peu aussi comme celle de Salamano : ces différents personnages forment des couples dont certains sont heureux -provisoirement- et d'autres malheureux. Le bonheur et le malheur sont des signes, mais il semble que Meursault n'arrive pas encore à les distinguer, à les interprêter . Peut-être est-ce aussi le fait qu'il considère qu'il ne s'immisce pas dans les affaires des autres, et que dès lors il ne se sent pas concerné par ce qui arrive aux autres.

Certes, le chapitre VI marque de manière frappante un changement de rythme et de direction. Pourtant, déjà avant, dès le chapitre III il semble que le ton et le rythme changent : Meursault, le solitaire, après Marie se découvre de nouveaux amis et, finalement, avec Raymond c'est un lien rapide et durable qui se noue.

Ce chapitre II semble faire une transition : il marque les deux jours de congé de la fin de la semaine.Il se termine par toute une description des gens dans la rue, sorte de panorama de la vie en ville. En même temps, il annonce une journée de travail.

Dans ce chapitre II, nous découvrons aussi le vide du dimanche habituel de Meursault qui se contente de regarder les gens aller et venir de sa fenêtre.

Le chapitre V assure la continuité entre les chapitres précédents , le chapitre VI et la seconde partie du livre. En effet, nous retrouvons le travail, Marie, Raymond et Salamano. En même temps, se profile la journée du dimanche à la mer avec l'invitation de Raymond et de son ami, de même que l'altercation avec les jeunes arabes frères de la jeune femme frappée par Raymond. Mais en même temps, se posent différents problèmes à Meursault : vivre à Paris, épouser Marie et il ne semble pas envisager de modifier sa façon d'être comme s'il était déjà indifférent aux choix à faire. Enfin, à la fin du chapitre, Salamano évoque le jugement des voisins à l'égard de Meursault et du fait qu'il a placé sa mère en asile de vieillards.

II: samedi et dimanche
III : lundi-mardi-mercredi-jeudi ou vendredi
IV : dimanche + évocation du samedi
V : lundi-mardi-mercredi-jeudi ou vendredi
VI : dimanche

On peut constater une construction régulière, en alternance d'un chapitre à l'autre qui permet d'équilibrer la semaine de travail et le samedi et le dimanche. Cette régularité souligne la dimension symbolique des jours de la semaine, du travail et du temps de repos.

Les chapitres II-III et IV évoquent à leur début le rapport de Meursault avec son travail :

1. "En me réveillant, j'ai compris pourquoi mon patron avait l'air mécontent quand je lui ai demandé mes deux jours de congé"

2. "Aujourd'hui j'ai beaucoup travaillé au bureau "

3. "J'ai bien travaillé toute la semaine.

Raymond est un proxénète qui bat une jeune femme qui semble refuser de se soumettre à ce qu'il attend d'elle. En tout cas, elle semble faire preuve d'une certaine indépendance. Mais Raymond est isolé dans l'immeuble et apparaît comme un individu qui vit en marge de la morale sociale traditionnelle. Curieusement, Raymond est dégoûté par Salamano qui bat son chien comme lui bat la jeune femme, preuve de l'aveuglement des individus relatif à leur comportement. Enfin, Meursault semble le trait d'union entre ces personnages : parce qu'il ne juge pas, qu'il écoute chacun et ne prend chacun que par rapport à son attitude vis-à-vis de lui, il devient le confident, voire l'ami de Raymond et de Salamano.

C'est ce petit peuple à la vie restreinte, qui combat souvent pour sa solitude, qui soutiendra Meursault dans son procès, mais ne sera pas écouté, preuve de ce la justice est une justice de classe.

Progressivement, avec Raymond, son litige avec cette femme et ses frères, avec les jeunes arabes qui le suivent, la tragédie du chapitre VI se met en place. Meursault en effet va se retrouver enfermé dans un piège. Parallèlement, le samedi et le dimanche deviennent des temps de retrouvaille avec Marie et Raymond quand ces temps-là n'empiètent pas en partie sur la semaine et le travail du bureau. Progressivement, insidieusement, on découvre aussi des joies chez Meursault : plaisir de se laver les mains, de courir après le camion, de revenir après le travail (ch.3 "j'ai été heureux de revenir en marchant lentement le long des quais. Le ciel était vert, je me sentais content"). Bonheur aussi des corps avec Marie (ch.4 "c'était bon de sentir la nuit d'été couler sur nos corps bruns"), bonheur du regard qui se pose sur les femmes ch. 5 ("Les femmes étaient belles").

Or, le bonheur naissant pour Meursault semble destiné à lui échapper. Pour connaître le malheur, il fallait qu'il soit sur le point de découvrir le bonheur (voir à ce propos ses sentiments au ch. 6 lorsqu'il envisage sa vie avec Marie comme celle du couple qui possède le cabanon)

3.CHAPITRE VI. Le Meurtre .

Nous sommes un dimanche, le jour du Seigneur, le jour du soleil pour les Anglais, ou encore d'Apollon.

Un moment de repos, de bonheur.

En réalité, on va basculer assez vite dans une sorte de cauchemar, comme si ce bonheur était interdit à Meursault.

Comment peut-on parler d'un destin qui aurait conduit Meursault à cet assassinat ? Détaillez les événements qui ligotent peu à peu Meursault

- "Je me sentais tout à fait vide et j'avais un peu mal à la tête. Ma cigarette avait un goût amer."
- "elle disait que j'avais «une tête d'enterrement» "
- Marie a mis "une robe de toile blanche"
- "Dans la rue (...) le jour, déjà tout plein de soleil, m'a frappé comme une gifle"
- la présence des "Arabes adossés à la devanture du bureau de tabac"

 - "Au café, j'avais la tête un peu lourde et j'ai fumé beaucoup"

- "Le soleil tombait presque d'aplomb sur le sable et son éclat sur la mer était insoutenable"

- "Je ne pensais à rien parce que j'étais à moitié endormi par ce soleil sur ma tête nue"

- 1ère rencontre avec les Arabes => "Le sable surchauffé me semblait rouge maintenant" => blessure de Raymond + ko d'un Arabe par Masson

- 2ème sortie après soins de Raymond; "Le soleil était maintenant écrasant. Il se brisait en morceaux sur le sable et sur la mer." => Meursault pour éviter que Raymond ne descende l'Arabe lui prend son revolver (donne-moi ton revolver. Si l'autre intervient, ou s'il tire son couteau, je le descendrai")

- 3ème sortie : Meursault seul . "C'était le même éclatement rouge"; "chaque épée de lumière"; "C'était le même soleil, la même lumière sur le même sable qui se prolongeait ici. Il y avait déjà deux heures que la journée n'avançait plus, deux heures qu'elle avait jeté l'ancre dans un océan de métal bouillant." . " C'était le même soleil que le jour où j'avais enterré maman, et, comme alors, le front surtout me faisait mal et toutes ses veines battaient ensemble sous la peau." . "Je ne sentais plus que les cymbales du soleil sur mon front et, indistinctement, le glaive éclatant jailli du couteau". "Cette épée brûlante rongeait mes cils et fouillait mes yeux douloureux"

- " J'ai compris que j'avais détruit l'équilibre du jour, le silence exceptionnel d'une plage où j'avais été heureux"

- "quatre coups brefs que je frappais sur la porte du malheur".

En bref : Meursault n'est pas déjà très bien en partant pour cette journée. Autre fait marquant, il prend le revolver de Raymond pour empêcher ce dernier de commettre un meurtre. Enfin, découragé par le soleil, et les pleurs des femmes, il préfère retourner vers la source. Mais il y rencontre un des Arabes et le couteau de ce dernier devient un glaive qui vrille le front de Meursault. La seule possibilité de libération est de tirer sur l'Arabe, mais alors la vie de Meursault change de signe.

SARTRE

2. Acte 1 Scène 2

Faire un plan détaillé de lecture méthodique de la 5ème tirade d'Oreste à partir du début.

 Cette cinquième tirade est une longue tirade qu'il est peu vraisamblable que vous puissiez avoir "in extenso" à présenter à un oral. Par contre elle est tout de même intéressante pour mieux comprendre le personnage d'Oreste tel qu'il est transformé par Sartre. Pour situer la scène on pourrait rappeler un certain nombre de points :

1. Nous sommes au tout début de la pièce et déjà nous avons découvert Oreste accompagné de son Pédagogue qui vient de débarquer à Argos et qui a cherché avec difficulté le palais d'Agamemnon, son père assassiné par Egisthe. Dans la scène précédente, c'est Jupiter lui-même qui lui a indiqué le chemin, désireux manifestement de voir Oreste quitter rapidement la ville. Nous apprenons de la bouche du dieu que toute la ville vit dans le repentir du meurtre d'Agamemnon et que nous devons bientôt assister à la cérémonie anniversaire de ce meurtre : il s'agit pour les vivants d'honorer leurs morts et de faire amende honorable.

2. Par contre, nous ne savons pas grand-chose d'Oreste. Il est peut-être temps qu'il nous explique ce qu'il sent et qui il est. Il répond en même temps à son Pédagogue qui le rudoie de se laisser aller quand il a, grace à son Mentor, acquis la liberté par la culture.

3. Car, Oreste n'est pas un individu idéal : ce dernier ne saurait exister. Sartre cherche à nous faire prendre conscience que l'homme est un animal social et qu'il a besoin d'appartenir à une communauté. Il a aussi besoin de se situer dans l'histoire qui est au fond le poids qui donne à l'homme conscience d'exister.

4. En réalité, derrière sa définition d'Oreste, c'est la définition de l'homme politique, de l'homme d'action que Sartre cherche à définir.

Pour étudier donc ce passage, nous proposerons de nous intéresser d'abord à la structure du monologue d'Oreste, à sa tonalité; puis, nous chercherons à mettre en évidence l'aspiration à une vie "concrète", au sein d'une communauté; et enfin, la dimension bâtarde et donc sartrienne d'Oreste.

I. Un monologue amer

 

Pourtant, à travers ce jeu de rupture, on perçoit déjà qu'Oreste hésite. C'est plus apparent encore à travers:

Ces oppositions, ces ruptures, en effet opposent deux formes d'individus : Oreste et les autres. Les champs lexicaux évoqués ci-dessus soulignent bien la différence entre Oreste, homme libre et les autres, ceux qui sont engagés dans un acte ou dans un lieu.

Pourtant,

à travers l'ironie perceptible ("je ne me plains pas. Je ne peux pas me plaindre" , "Mais moi...Moi, je suis libre, Dieu merci. Ah ! comme je suis libre."),

à travers le vocabulaire dépréciatif ("quelle absence que mon âme"), à travers les silences (didascalie : "Un temps","Il s'écarte" et les trois points de suspension entre "Mais moi...Moi, je suis libre")

à travers l'évocation fugitive d'êtres dont la vie a été changée "un jour de leur enfance", à travers l'évocation du poids "d'images troubles et terrestres" dans leur coeur,

on comprend qu'Oreste balance.

De là ce sentiment d'amertume qu'il traduit à travers ce qu'il dit sous les mots, et qui donne au texte une charge affective forte. Les protestations sur le fait qu'il ne se plaint pas (mais qu'il rectifie par l'idée qu'il ne peut pas se plaindre), l'évocation de ses certitudes qui opposent celles de l'âme, de la conscience à celles de la raison, tout cela traduit des hésitations du coeur, plus profondes qu'Oreste ne veut le dire. Enfin, l'avant-dernière partie du texte, qui évoque la vie qu'il aurait pu avoir au palais est tellement empreinte de sensualité qu'elle témoigne d'un lyrisme qui en dit long sur les désir d'Oreste ("dix mille fois", rapport charnel avec le portail : "je me serais arc-bouté contre eux", " mes bras auraient appris leur résistance", appropriation attendrie :"Ma vieille porte de bois", " Je saurais trouver, les yeux fermés, ta serrure").

On comprend aussi qu'il se révolte lorsqu'il dénonce sa "liberté", qui lui apparaît comme un abandon, une absence de sens à sa vie, une absence d'enracinement. Voilà pourquoi il s'exclame d'un ton ironique "Ah ! comme je suis libre. Et quelle superbe absence que mon âme" : l'oxymore "superbe absence" n'est peut-être oxymore qu'en apparence, le terme de superbe pouvant -comme chez Racine, Phèdre "mon superbe ennemi"- avoir le sens de fier, et donc d'isolé.

II. Le désir d'une vie "concrète"

 En réalité, Oreste, dans son monologue, pèse sa décision. Il la pèse de plusieurs manières:

- Par l'opposition entre les autres et lui (de là la surabondance de "Moi" et de "je")

- en opposant aussi la connaissance (je sais) au désir, à l'instinct (le coeur, la joie,la sensualité)

De là aussi un balancement permanent : Il y a des hommes / Et il y en a d'autres ; j'étais exilé / ils appartenaient aux autres ; "Je suis libre / j'aurais vécu là"

De là aussi un retour au point de départ : la liberté ( "tu m'as laissé la liberté" // Mais moi... Moi, je suis libre).

On sent en effet une attirance d'Oreste pour une vie plus "concrète" : outre le champ lexical de la sensualité que l'on a évoqué en I, outre l'amertume évoquée aussi précédemment, on voit surgir le sentiment d'une vie au milieu des autres.

L'opposition majeure d'Oreste désigne en réalité sa solitude et son absence de but.

On peut en effet s'empêcher d'opposer l'air et la terre dans son discours, la possession et le vide de tout qu'il résume en terme "d'absence".

Pourtant, Oreste conclut par l'impossibilité à appartenir à ce monde de la virtualité (de là le retour au présent, le départ ("nous n'avons rien à faire ici"). En d'autres termes, n'ayant pas partagé la même vie, les mêmes souvenirs avec les autres hommes, Oreste n'appartient pas à leur monde. Cela ne signifie pas tout de même qu'il ne puisse pas marquer pour autant la vie en y imprimant ses empreintes. En effet, il reste encore le choix.

Pour l'heure, Oreste oppose en effet deux notions dont il ne mesure pas encore la dimension : la liberté. Qu'est-ce au fond ? On comprend qu'il ne serait pas libre s'il avait un destin tout tracé, on comprend aussi qu'il ne serait pas libre sans doute s'il avait partagé le même passé avec les gens d'Argos. Mais alors, qu'est-ce que cette liberté, et quel est son usage ?

C'est bien là le problème: Oreste justement sent bien qu'il n'appartient pas à la communauté d'Argos. Mais il sent aussi son besoin de s'insérer dans la vie des hommes, d'exister au fond parce que l'existence de l'homme ne peut se faire que parmi eux.

Il est donc en fait à la recherche d'un sens de sa vie. Si le passé a donné un sens à sa vie en le vidant de contenu, ce n'est sans doute qu'en agissant qu'il peut reprendre pied dans la vie.

 

III. Un bâtard dans la tradition sartrienne

Oreste est en cela fidèle aux personnages type de Sartre puisqu'il associe des caractéristiques particulières au service d'une idéologie propre à l'auteur du Diable et le Bon Dieu:

Oreste est un héros sartrien parce qu'il définit la liberté comme l'affranchissement de l'homme à toutes les valeurs de superstition. Il ne reste dès lors plus à l'homme qu'à comprendre que la vie ne dépend que de lui, de ses actes, des choix des valeurs qu'il a posées.

Sartre, avec Oreste combine cette dimension avec celle du voyageur : un voyageur est quelqu'un qui passe (de là l'image du "touriste" qui fait sourire par l'anachronisme du terme). Ensuite, pour que le spectateur perçoive bien les enjeux de la tragédie, il convient de définir Oreste comme un homme qui ne cède pas au fond à un destin auquel il serait soumis, mais qui , au regard d'un examen intellectuel, décidera ou non d'intervenir à Argos.

Ce qui est intéressant dans cette démarche, c'est qu'elle coïncide avec le système d'hésitation, d'incertitude de l'acte I dans la tragédie classique : dans cette dernière , en effet, les individus hésitent à faire un choix, soit qu'ils hésitent d'eux-mêmes, soit que le sort leur donne l'impression d'être libres du choix qu'ils entendent faire [Phèdre croit qu'elle peut rencontrer Hippolyte, elle finit plus ou moins par se convaincre ensuite qu'elle peut l'aimer...Bajazet croit plus ou moins qu'il peut s'en sortir en trompant Roxane...].

Pourtant, on peut se demander alors, si le choix de l'acte final ne vient pas du sort, ou des dieux, si nous sommes en présence d'une tragédie.

Nous pouvons répondre que oui, mais en comprenant que Sartre récupére la tragédie classique pour la transformer à son dessein moral de la grandeur de l'homme.

Là où se situe le tragique d'Oreste n'est pas tant dans son acte, qu'il accomplit lucidement. Cela fait de lui un héros parce qu'il assume d'avance la rigueur des conséquences de son acte, mais cela ne fait pas de lui un homme soumis au destin. Non, son destin s'exprime dans l'acceptation de ce qu'il est devenu, au hasard de la vie, un homme libre. Et la leçon de Sartre, c'est que le devoir d'un homme libre est d'accepter la solitude de cet état tout en se portant au secours de ses semblables pour les aider à s'affranchir de leurs chaînes. Et si Oreste le fait, ce n'est surement pas pour les emprisonner à nouveau en devenant un nouveau roi.

On comprend dès lors tout le sens de la fin de la pièce.

 

RACINE PHEDRE V.6

Manifestement le discours de Théramène a pour première fonction de raconter les circonstances de la mort d'Hippolyte.

C'est pourquoi on y distingue 3 grandes parties :

1. Hippolyte sortant de Trézène (v.1498-1506)
2. Le monstre et le combat (1507-1554)
3. L'agonie d'Hippolyte dans les bras de Théramène : le message final. (1555-1570)

Bien entendu, la partie centrale, particulièrement développée s'articule en plusieurs épisodes :

a. L'arrivée du monstre (v.1507-1521)
b. Les réactions d'Hippolyte qui, contrairement aux autres, attaque le monstre
c. La panique des chevaux
d. Hippolyte traîné par ses chevaux
c. Le rendez-vous mortuaire d'Hippolyte et de ses aïeux

Tous ces éléments témoignent de l'importance accordée par Racine à ce récit de Théramène.

  • Marques du discours

Il s'agit des propos de Théramène, gouverneur d'Hippolyte, s'adressant à Thésée, roi et père d'Hippolyte.Il est donc normal que l'on trouve des marques de discours :

v.1498 : A peine nous sortions
v.1545 : Excusez ma douleur
v. 1547: J'ai vu, Seigneur, j'ai vu votre malheureux fils
Traîné par les chevaux que sa main a nourris.
v.1567-68 : ce héros expiré
n'a laissé dans mes bras qu'un corps défiguré
 
Dans ces marques du discours, on voit apparaître le "je" de l'énonciateur,Théramène, et le "vous" du destinataire, Thésée. Il est frappant de constater que ces marques du discours sont plus nombreuses à la fin qu'au début, comme pour accompagner le lyrisme de la mort du héros. On peut aussi penser que ces marques préparent le retour à la situation de dialogue théâtrale qui s'ensuivra.
 
  • Marques du récit

Thèramène ne fait pas qu'un seul discours : il raconte aussi une histoire. Le texte porte donc les marques d'un récit :

- Utilisation de la 3ère personne ("Il", "le monstre bondissant","Ils"...)

- Utilisation de marques spatio-temporelles :

- Trèzène, le chemin de Mycène, ces tombeaux antiques
- A peine nous sortions, soudain, cette fois, bientôt, soudain (encore que ces marques temporelles soient relatives)

- Utilisation du passé :

- Imparfait de description (1ère partie du texte)
- Présent de narration (surgissement du monstre, bataille, agonie d'Hippolyte,fin)
- Présent de vérité générale : "où des Dieux triomphe la colère"

Il est frappant de noter l'utilisation du présent dans ce récit.

Mais de même on note des effets importants pour rendre le récit vivant :

- modalisateurs qui permettent au narrateur d'indiquer son point de vue :

- v. 1507 : Semblaient se conformer à sa triste pensée
- v. 1525 : un courage inutile
- v. 1527 : digne fils d'un héros
- v. 1539 : ce désordre affreux
- v. 1542 : l'intrépide Hippolyte
- v. 1545 : cette image cruelle
- v. 1547 : votre malheureux fils
- v. 1554 : froides reliques
- v. 1556 : généreux sang
- v. 1569 : triste objet

- démonstratifs pour attirer l'attention des auditeurs

- effets rythmiques,

ternaire:
Il lui fait dans le flanc une large blessure

incises et enjambements pour rallonger le rythme :

Ses superbers coursiers, qu'on voyait autrefois
Pleins d'une ardeur si noble obéir à sa voix,
L'oeil morne maintenant et la tête baissée,
Semblaient se conformer à sa triste pensée

chiasme : "indomptable taureau, dragon impétueux" v. 1519)

- allitérations, assonances :

en "r" :
Sa croupe se recourbe en replis tortueux
 
nasales (on et en):
Ses longs mugissements font trembler le rivage.

- oppositions et contrastes

- ruptures

  • Dimension merveilleuse

Ce récit comporte en effet une dimension merveilleuse perceptible de nombreuses manières. D'une part l'image même du monstre emprunte au merveilleux populaire et religieux : le monstre en effet est l'image même du désordre, du mal selon la tradition chrétienne. Il est donc un composé de mondes différents : mi-taureau mi-poisson. Mais, cette association recoupe aussi l'origine du monstre : taureau parce qu'il nous renvoie à la punition infligée à la mère de Phèdre qui s'est accouplée à un taureau, taureau lui-même fourni par Neptune si mes souvenirs sont bons. Ensuite, le corps couvert d'écailles rappelle l'origine marine du monstre, engendré par Neptune ou Poséidon selon qu'on utilise les dieux latins ou grecs. On se retrouve donc au croisement de visions valables aussi bien dans l'imagerie populaire du XVIIème siècle (on peut se souvenir des gargouilles du Moyen Age) et du mythe antique.

La dimension merveilleuse est aussi renforcée par les allusions à des dimensions cosmiques :l'arrivée du monstre semble éveiller l'émoi de la mer, de le ciel et de la terre ; et concernant cette dernière, il semble que "le sein de la terre" soit à comprendre comme le royaume des morts. Mieux, c'est un monde inversé, symptome de signes brouillés que nous voyons apparaître sous la forme d'une métaphore terrestre pour désigner la mer : "plaine liquide", "montagne humide". C'est d'ailleurs encore un monde inversé lorsque les chevaux loin d'être apprivoisés par le voix de leur maître, sont effrayés par elle ( v. 1549 : Il veut les rappeler, et sa voix les effraie).

Enfin, la présence d'un Dieu, attestée par la rumeur ("On dit qu'on a vu même"), renforce le merveilleux de la scène tout comme le tragique qui témoigne de la volonté d'un destin contraire aux voeux des hommes.

  • La construction du mythe d'un héros

Théramène contribue à travers son récit à renforcer la contruction du mythe héroïque d'Hippolyte. En effet, face à un monstre d'origine cosmique ou dont la puissance est telle qu'elle réveille l'univers entier, Hippolyte ne s'émeut pas. Contrairement aux autres, non seulement il ne fuit pas, mais ses gestes sont précis, il s'approche du monstre et le blesse.

Il apparaît ainsi comme le "digne fils d'un héros" puisque son père Thésée a purgé le monde de monstres (par exemple le Minotaure). Rappelons d'ailleurs qu'au début de la pièce, Hippolyte souhaitait ressembler à son père dans sa valeur guerrière. Mais d'autres symboles sont aussi apparents dans le récit de Théramène . Ce dernier, à la fin parle en effet de héros. Plus haut, on se rend bien compte que si les chevaux s'arrêtent devant les tombeaux des rois ses aïeux, c'est parce qu'Hippolyte d'une part était condamné et d'autre part parce qu'il appartient bien à leur lignée. Mais surtout, c'est la dimension mystique du combat, déséquilibré entre un homme et un dieu qui laisse comprendre qu'Hippolyte est un héros : peu importait pour lui la fin en elle-même, ce qui importe, c'est de ne pas fuir et de ne pas être coupable de ce dont on l'accuse.

Hippolyte, courageux, amoureux, bon fils, aimé de ses compagnons : voilà bien là les ingrédients du mythe d'un héros. Il avait de surcroît tout pour être heureux, mais ce bonheur lui semblait interdit : voilà qui en fait un héros symbole de la tragédie humaine.

Les effets stylistiques

Voir plus haut ce qui concerne le récit