LETTRES ANGEVINES par Yvon JOSEPH-HENRI


La Chute

d'Albert Camus

ETUDES DETAILLEES

[Chapitre III]
 
[Chapitre IV]
[Chapitre V]
[Chapitre VI]
 
rappels :
[chapitre I]
[Etude d'un passage]
[Amsterdam : réalités historiques]
[Chapitre II]
[page de base de Camus]
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Les références de pages renvoient à l'édition du Livre de Poche

ETUDE DU CHAPITRE 3.
 
Un discours à bâtons rompus ?

En apparence, le chapitre 3 évoque un discours à bâtons rompus. D'une part, il débute en pleine réplique ("Vraiment, mon cher compatriote...") alors même que nous avons quitté Clamence et son interlocuteur la veille à Mexico City, aucune allusion au lieu où l'on se trouve, au contraire , on dirait que la conversation suit son cours comme si rien ne l'avait interrompue.

Pourtant, on peut parler d'une conversation à bâtons rompus parce qu'elle semble passer d'un thème à l'autre, d'une idée à l'autre sans obligatoirement de lien :

- l'attitude de Clamence après ce rire sur le Ponts des Arts
- Son oppression actuelle, semblable à son oppression alors
- la description funèbre des canaux, celle des la maison aux deux têtes d'esclaves
- considérations sur la servitude et sur l'affichage de notre véritable identité.
- la nouvelle vie de Clamence à Paris après ce rire
- le petit homme à la motocyclette
- pluie sur Amsterdam
- Clamence et les femmes à Paris
- Le suicide sur le pont Royal.

Et pourtant, le fait que le chapitre se termine sur l'arrivée de Clamence et de son interlocuteur au domicile de Clamence, juste après la révélation du suicide de la jeune femme qui s'était jetée dans la Seine, a quelque chose de construit, de voulu.

Une situation privilégiée

Le chapitre 3 occupe une position centrale dans l'ensemble du livre. Bien que le souvenir du suicide de la jeune femme sur le pont Royal ne soit pas le dernier souvenir de lâcheté de Clamence puisqu'il abordera celui de l'eau bue au chapitre 6, il n'empêche que c'est celui qui sous-tend tout son récit depuis le début de son discours au livre 1, c'est celui qui organise le thème du pont et celui de l'eau, de l'eau froide, de la mort et bien sûr de la lâcheté. Or, qu'est-ce que la lâcheté, sinon l'acceptation d'avance de toutes les situations et le refus de se rebeller, d'accepter l'héroïsme. En somme, la Chute pour Camus, n'est-ce pas tout bonnement l'abaissement de l'homme à une condition médiocre, entre l'animal et l'homme héroïque, élevé à l'image divine ?

C'est donc la raison pour laquelle, Clamence évoque une nouvelle fois l'enfer («Oui, l'enfer doit être ainsi : des rues à enseignes et pas moyen de s'expliquer.» p.51).Amsterdam est l'enfer physiquement et moralement parce que on y tombe et qu'on n'en sort plus, classé une bonne fois pour toute.

Si on y prend garde, c'est aussi le chapitre où de manière manifeste, à la suite de l'épisode du rire sur le pont des Arts, Clamence désapprend à vivre, désapprend à vivre en harmonie avec lui-même, dans cet accord du corps et de l'esprit : «quand le corps est triste, le coeur languit», «je désapprenais en partie ce que je n'avais jamais appris et que je savais pourtant si bien, je veux dire vivre». De même, c'est celui où le sourire ambigu devient un des thèmes qui irrigue le texte d'un bout à l'autre du chapitre 3. Certes, ce sourire double avait été introduit au livre précédent, lorsque Clamence se regardait dans la glace (ambiguïté du terme qui renvoie au miroir mais aussi au gel). Or, Clamence dans sa promenade conduit son interlocuteur devant une maison dont l'enseigne comporte deux têtes noires , symbole du métier de son propriétaire, vendeur d'esclaves : c'est l'occasion pour lui d'introduire le thème du sourire que l'on demande aux subordonnés («j'ai toujours voulu être servi avec le sourire»; «La servitude, souriante de préférence, est donc inévitable» ). Car le sourire est le moyen de traduire la satisfaction de ceux qui ignorent qu'ils sont asservis parce qu'on continue à les appeler des hommes libres et qu'il permet aux autres de continuer à avoir bonne conscience . En d'autre terme, le sourire est pour Clamence un moyen de dénoncer la bonne conscience, mais aussi un moyen de dénoncer une situation présentée comme générale.

Servitude et bonne conscience

L'ambiguïté de Clamence c'est qu'il dénonce une situation de servitude et que cette dénonciation accrédite l'idée que la vie n'est pas autre chose que des esclaves et des maîtres. Une telle peinture est réductrice dans la mesure où si elle nous apparaît vrai, il n'en demeure pas moins que la réalité est inégale. Or pour Clamence le monde se réduit à une immense servitude : c'est en quelque sorte une condamnation définitive.

On est en fait au coeur même de la stratégie de Clamence qui consiste, par touches à persuader son interlocuteur que le monde est mauvais, que les hommes sont déchus.Dès lors, les propos de Clamence témoignent de son machiavélisme. Lorsqu'il évoque un enfer où on ne peut s'expliquer, où l'on est classé une fois pour toute, c'est l'enfer qu'il prépare tout en faisant semblant de l'éviter. D'ailleurs, "si tout le monde se mettait à table", n'est-ce pas une manière triviale de parler d'aveu ? Et plus loin lorsque Clamence interroge son interlocuteur ( "Vous, par exemple, mon cher compatriote, pensez un peu à ce que serait votre enseigne . Vous vous taisez ?Allons, vous me répondrez plus tard"), n'est-il pas en train de laisser comprendre que l'on est bien dans une sorte d'enfer ?

Or, ce qui est intéressant chez Clamence, n'est pas tant la notion même d'esclavage. L'esclavage lui paraît en réalité plus normal que la difficile cohabitation de la notion d'esclavagiste avec la bonne conscience. En d'autres termes, Clamence parce qu'il est égoïste a besoin de dominer : les autres ne l'intéressent donc que subordonnés à lui. Mais jusqu'alors, il avait bonne conscience et voulait se considérer comme intégre : c'est pourquoi il ne pouvait supporter l'idée qu'il était un bourreau. Maintenant par contre, son discours change : parce qu'il ne peut plus se considérer comme intégre, il en vient à nier toute possibilité d'intégrité dans le monde. Mais la bonne conscience subsistant chez les autres, il convient de l'extirprer et de plonger tout le monde dans une situation sans avenir.

Enfin, en plongeant tout le monde dans la "mauvaise conscience", Clamence habitue son interlocuteur à admettre qu'il n'y a pas d'issue et qu'il est normal d'obéir à quelqu'un.

Amour-propre

 L'amour-propre est au fond thème central de ce chapitre 3 :

  • "Il faut le reconnaître humblement, mon cher compatriote, j'ai toujours crevé de vanité."p.52 ,
  • " Je ne me reconnaissais que des supériorités" p.53
  • "je montais d'un degré dans l'amour que je me portais" p.53
  • "je ne me suis jamais souvenu que de moi-même" p.55
  • "je ne devenais pas seulement un juge à mon tour, mais plus encore : un maître irascible qui voulait, hors de toute loi, assommer le délinquant et le mettre à genoux." p.60
  • "Seulement, mes élans se tournent toujours vers moi, mes attendrissements me concernent" p.63
  • "L'acte d'amour, par exemple, est un aveu. L'égoïsme y crie, ostensiblement, la vanité s'y étale, ou bien la vraie générosité s'y révèle. p.71
  • "En somme, pour que je vive heureux, il fallait que les êtres que j'élisais ne vécussent point. Ils ne devaient recevoir leur vie, de loin en loin que de mon bon plaisir." p.74

Certes, Clamence poursuit le récit de sa vie parisienne, mais symboliquement, ce thème de l'amour-propre, du moi dominant n'est pas gratuit. Il s'inscrit dans une logique de symétrie par rapport à la dimension culminante du chapitre 3, chapitre central dans le livre. Mieux, il correspond profondément, à l'opposé du discours religieux de l'Eglise. Si le catholicisme prône l'amour, c'est celui du prochain : "aime ton prochain comme toi même", parole que Clamence transforme en une sorte de "je ne peux aimer mon prochain qu'à travers moi".

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