LETTRES ANGEVINES par Yvon JOSEPH-HENRI
Le chapitre 2 commence par une question , «Qu'est-ce qu'un juge-pénitent ?» , dont la réponse ne sera donnée qu'au dernier chapitre, le 6. C'est dire assez que Clamence est conscient de la construction de son récit, et d'ailleurs lorsqu'il ajoute «Ah ! je vous ai intrigué avec cette histoire .» il souligne à quel point il a conscience de l'effet d'attente et de surprise qu'il crée chez son auditeur.
L'ensemble du chapitre est en réalité consacré à l'évocation de la vie de Clamence lorsqu'il avait bonne conscience, et qu'il était un avocat célèbre à Paris .
Pourquoi ce double effort , sinon pour persuader son interlocuteur (comme un lecteur ordinaire) de la vérité de ses propos ? En effet, Clamence non seulement décrit sa manière de vivre, mais il la dénonce. Et il la dénonce en opposant l'acte et l'intention ou la finalité intentionnelle "véritable". C'est donc un véritable jugement qu'il fait, lui qui dénonce dès le début de ce chapitre la fonction des juges (« je ne pouvais comprendre qu'un homme se désignât lui-même pour exercer cette surprenante fonction » p.21). Comment Clamence peut-il en effet juger un acte ? Il ne peut le faire qu'en interprétant de fait le sens profond de cet acte, les raisons pour lesquelles il a été commis. On comprend qu'il ne peut réussir cette opération que parce qu'il parle officiellement de lui-même et qu'il le fait selon un système de conventions (celui-là même qui est à l'origine de l'autobiographie) qui veut que l'on soit le mieux placé pour se connaître et parler de soi.
On remarquera que sous cette forme, la ville d'Amsterdam est définie par Clamence comme un lieu "sans" [il y a un autre lieu "sans" chez Camus : Oran dans La Peste lorsqu'il en fait une sorte de description à la manière d'un guide touristique : sans pigeons, sans arbres, un lieu où il devient difficile de mourir]. On pourrait dire autrement qu'Amsterdam est un vide, donc un creux.
Mais ce dieu artificiel, n'a-t-il pas pour fonction de suggérer, en creux, le Dieu véritable, celui qui décide du sens de la vie ? Voilà pourquoi le manichéisme de Clamence apparaissait dans la description de sa vie à Paris. Voilà pourquoi aussi il se sent un "surhomme" ou "désigné", "autorisé à ce bonheur par quelque décret supérieur" , ce fils d'origine modeste qui se sentait fils de roi, ce Jesus de théâtre . Comment ne pas voir qu'il est l'Antéchrist annoncé par le Juge d'Instruction de l'Etranger ? Comment ne pas voir qu'il nous offre un monde "négatif" du monde chrétien et de la venue du Christ des catholiques ? En effet, on peut en schématisant voir en Jésus celui qui vient, après le péché d'Adam et Eve et la chute des premiers hommes, racheter l'humanité au nom de l'amour immense de Dieu. Jésus est donc celui qui sort les hommes d'une sorte de condamnation dans laquelle ils étaient tombés pour leur permettre, à l'issue d'une vie dépreuve, d'accéder au Paradis, à Dieu. Or, Clamence inverse ce schéma : il est celui qui annonce à ses interlocuteurs la venue d'un enfer terrestre, la disparition de Dieu, l'ère du désespoir et du troupeau humain livré à l'égoïsme désenchanté d'un seul roi accroché à son décor de théâtre dont il n'ignore lui-même rien de ce qu'il est, un lieu situé artificiellement nulle part, hors du temps et quasi hors de l'espace, éternité de la mort.