LETTRES ANGEVINES par Yvon JOSEPH-HENRI
En réalité, le décor est mis en place par les propos de Clamence. Nous découvrons donc le lieu au sens large où nous trouvons : la Hollande. Plus étroitement, nous sommes à dans un bar d'Amsterdam, Mexico-City, près du Zedjik, au bord du Zuydersee. Symboliquement, ce bar représente le lieu de réunion de tous les marins du monde qui sont sur les bateaux qui s'arrêtent à Amsterdam.Les bateaux sont évoqués par les sirènes, le moment de la journée est évoqué par Clamence à plusieurs reprises d'abord à propos des sirènes puis à la fin du chapitre lorsqu'il évoque le pont la nuit. Le bar lui est évoqué à travers son tenancier et ceux qui le fréquentent mais aussi avec l'allusion à un tableau qui manque sur l'un des murs. Amsterdam est suscitée par l'évocation rapide de Clamence lorsque son interlocuteur lui demande son chemin (belles avenues, des tramways chargés de fleurs et de musiques tonitruantes, le Damrak, le quartier juif).
Mais on s'aperçoit aussi que pour Clamence il existe une géographie symbolique plus subtile mais tout aussi importante d'Amsterdam . Tout d'abord, Amsterdam symbolise l'enfer de Dante vers lequel convergent les "lecteurs de journaux et les fornicateurs" qui s'égarent sur un mirage : ils viennent voir les bateaux sur le Zuydersee mais ne peuvent pas les voir à cause du brouillard. Cet enfer est donc d'abord un lieu de convergence. C'est un lieu de convergence des hommes mais c'est aussi un lieu construit selon un schéma de cercles concentriques dont le centre semble être Mexico City a priori mais peut-être aussi le Zuydersee, cette "mer intérieure". C'est ensuite un lieu gris parce que la grève est décolorée, et que le brouillard tombe. C'est pourtant un lieu qui fonctionne en trompe l'oeil même si ce terme est utilisé par Clamence pour définir Paris. En effet, Amsterdam, c'est avant tout ici Mexico-City, c'est-à-dire la ville de Mexico et donc un autre pays et surtout un autre climat avec du soleil. Mexico-City est aussi un bar que fréquentent les marins mais où échouent des bourgeois venus voir le Zuydersee. Enfin, la Hollande tout entière est présentée comme un trompe-l'oeil dans lequel la dimension matérielle voile la dimension spirituelle, et où l'amour qui se vend est une invitation au voyage : tout cela parce que la Hollande est un lieu duquel on ne peut s'échapper que par le rêve, mais un rêve qui n'autorise le bonheur qu'à travers la folie.
- Mais oui ! A écouter leurs pas lourds, sur le pavé gras, à les voir passer pesamment entre leurs boutiques, pleines de harengs dorés et de bijoux couleur de feuilles mortes, vous croyez sans doute qu'ils sont là, ce soir ? Vous êtes comme tout le monde, vous prenez ces braves gens pour une tribu de syndics et de marchands, comptant leurs écus avec leurs chances de vie éternelle, et dont le seul lyrisme consiste à rendre parfois, couverts de larges chapeaux, des leçons d'anatomie? Vous vous trompez. Ils marchent près de nous, il est vrai, et pourtant, voyez où se trouvent leurs têtes : dans cette brume de néon, de genièvre et de menthe qui descend des enseignes rouges et vertes. La Hollande est un songe, monsieur, un songe d'or et de fumée, plus fumeux le jour, plus dorée la nuit, et nuit et jour ce songe est peuplé de Lohengrin comme ceux-ci, filant rêveusement sur leurs noires bicyclettes à hauts guidons, cygnes funèbres, qui tournent sans trêve, dans tout le pays, autour des mers, le long des canaux. Ils rêvent, la tête dans leurs nuées cuivrées, ils roulent en rond, ils prient, somnanbules, dans l'encens doré de la brume, ils ne sont plus là. Ils sont partis à des milliers de kilomètres, vers Java, l'île lointaine. Ils prient ces dieux grimaçants de l'Indonésie dont ils ont garni toutes leurs vitrines, et qui errent en ce moment au-dessus de nous, avant de s'accrocher, comme des singes somptueux, aux enseignes et aux toits en escaliers, pour rappeler à ces colons nostalgiques que la Hollande n'est pas seulement l'Europe des marchands, mais la mer, la mer qui mène à Cipango, et à ces îles où les hommes meurent fous et heureux.
- 1. L'évocation d'une Hollande touristique, de carte postale :
- les harengs
- les vélos
- les canaux
- la prostitution
- les bars et les marins
- les diamantaires et les orfèvres
- un monde de marchands
- le commerce et les comptoirs en Indonésie
- la légende de Lohengrin
- le monde des peintres :
- référence à la leçon d'anatomie
- évocation des teintes dorés, des lumières
- 2. Mais un monde réel clos et pesant qui incite à l'évasion vers un Paradis
- pas lourd / passer pesamment / sur le pavé gras / pleines [allitérations en "p"]
- monde de certitudes plus matérielles que spirituelles ("comptant leurs écus avec leurs chances de vie éternelle, et dont le seul lyrisme ...")
- brume de néon
- magasins : vitrines, marchands, écus,enseignes,néon,harengs, bijoux
- somptueux (richesse), colons
- tournent sans trêve / autour des mers/ le long des canaux (concentriques eux-mêmes)
- ils roulent en rond
- ils marchent près de nous il est vrai, mais...
- "voyez où se trouvent leurs têtes : dans cette brume", "songe","songe d'or", "ce songe", "rêveusement","ils rêvent", "la tête dans leurs nuées cuivrées","somnanbules"
- hauts (guidons)
- brume (brume, fumeux, brume) + éloignement (des milliers de kilomètres, l'île lointaine)
- exotisme : Java, Cipango, Indonésie, singes, singes qui s'accrochent...
- îles / images sous-jacente d'une sorte de jungle, d'un Eden.
- bonheur
- 3. Qui permet à Clamence de peindre la vision d'un univers ambigu où l'espoir de la religion disparaît, un monde de malaise, véritable malconfort moral renforcé par l'utilisation d'un décor habile.
- Monde ambigu :
- les apparences et la réalité (vous êtes comme tout le monde/ vous prenez/ vous vous trompez; il est vrai, et pourtant; un songe plus fumeux le jour, plus doré la nuit; cygne funèbre; dieux grimaçants; la Hollande n'est pas seulement....mais...)
- un jeu entre un univers clos : mer intérieure ‚ mer extérieure et îles
- évocation sournoise de la religion :
- ils prient
- l'encens
- dieux grimaçants
- mais au-delà la proposition d'un monde coincé :
- non seulement on tourne en rond (plan horizontal)
- mais les dieux que l'on évoque ne sont que des singes !
- le plafond est bas, non seulement à cause de la brume, mais aussi parce que les dieux sont accrochés aux toits.
- Il n'y a donc pas de dieux véritables et le seul paradis est le paradis exotique qui rend heureux mais dans la folie. Autrement dit le bonheur n'existe que dans une imagination détraquée. Et la raison ne nous offre qu'un monde triste.
- Parce que l'idée sous-jacente de Clamence n'est-elle pas de suggérer qu'il n'y a aucun espoir ni aucune aide à attendre de là-haut ?
- On comprend dès lors que l'image des harengs, des écus, de la leçons (médicale d'anatomie) ait pour fonction de nous brosser une sorte de décors ouvrant en trompe l'oeil sur une méditation sur la spiritualité qui nous ramène sur terre . On ne s'échappe qu'en prenant le bateau mais on n'échappe pas en fait à sa condition d'homme. Reste maintenant à Clamence à définir cette condition d'homme.
Conclusion: