LETTRES ANGEVINES par Yvon JOSEPH-HENRI


La Chute

d'Albert Camus

ETUDES DETAILLEES

[chapitre I] [Etude d'un passage]
[Amsterdam : réalités historiques]
[Chapitre II]
[Chapitre III]
[Chapitre IV]
[Chapitre V]
[Chapitre VI]
[page de base de Camus]
[index]


ETUDE DU CHAPITRE 1.

  • Une voix
    • un "je" omniprésent
    • un vous presque tout aussi présent$
    • un impératif
    • des adjectifs possessifs de la première personne du pluriel qui institue une complicité, voire une duplicité entre l'interlocuteur et le narrateur. (que l'on retrouve avec compatriote)
    • un présent de l'indicatif
    • des déictiques (Voilà; ce hochement de tête; il y avait là)
    • des questions (Puis-je...? Ne pensez-vous pas ..?)
    • des impératifs (Notez,
    • des discours directs ("Voulez-vous d'une vie propre? Comme tout le monde ?"; "D'accord. On va vous nettoyer. Voilà un métier, une famille, des loisirs organisés")
  • Un jeu métaphorique
    • Mais je suis injuste. Ce n'est pas leur organisation qu'il faut dire. Elle est la nôtre,après tout : c'est à qui nettoiera l'autre
    • le gorille-tenancier, son silence qui est celui des forêts primitives
    • le coeur a sa mémoire (à propos de Paris) qui resurgit avec le coeur des choses , le coeur de l'enfer d'Amsterdam, le centre des choses est ici ("Ils viennet de tous les coins de l'Europe et s'arrêtent autour de la mer intérieure, sur la grève décolorée.
    • L'enfer d'Amsterdam, un enfer bourgeois peuplé de mauvais rêves
    • Les canaux et les cercles
    • Un premier chapitre clos en cercle sur lui-même : (...)"Ils écoutent les sirènes, cherchent en vain la silhouette des bateaux dans la brume, puis repassent les canaux et s'en retournent à travers la pluie. Transis, ils viennent demander, en toutes langues, du genièvre à Mexico-City. Là, je les attends." C'est le point de départ du chapitre un mais révélé dans les intentions de Clamence.
    • Clamence <+> poil de chameau (allusion au désert ?)
  • Un interlocuteur
    • Vous êtes trop bon// vous avez entendu parler (...) de ces minuscules poissons des rivières
    • Vous avez raison, son mutisme est assourdissant// Possédez vous des richesse ? Quelques unes ?// Cela vous avance ?// Vous partez déjà ?// j'accepterai avec reconnaissance votre invitation.//Votre chemin....// Mais oui !// Le cercle des...Ah! Vous savez cela ?// Non, vous trouverez maintenant votre chemin// Comment ? Ces dames derrières ces vitrines//
    • Ne pensez-vous pas ...?/ Notez bien./ comme vous le voyez.../ je vois que vous bronchez sur cet imparfait du subjoncti/ ne croyez pas/permettez-moi // Sentez-vous (...)?
    • Mais oui, reprenons/ Ce n'est pas leur organisation qu'il faut dire. Elle est la nôtre après tout/ On nous apporte
    • Vous avez à peu près mon âge, l'oeil renseigné des quadragénaires qui ont à peu près fait le tour des choses, vous êtes à peu près bien habillé/ et vous avez les mains lisses. Donc un bourgeois à peu près!// Possédez-vous des richesses ? Quelques unes ?//
  • Un décor
    • le bar de Mexico City
    • le tableau
    • la métaphore de la jungle à propos du tenancier de Mexico City
    • la métaphore de la Tour de Babel
    • la description d'Amsterdam (deux fois: réaliste et symbolique)
    • Le néon, le genièvre, la menthe=> des couleurs rouges, dorées, et vertes
    • La grève décolorée, le brouillard.

    En réalité, le décor est mis en place par les propos de Clamence. Nous découvrons donc le lieu au sens large où nous trouvons : la Hollande. Plus étroitement, nous sommes à dans un bar d'Amsterdam, Mexico-City, près du Zedjik, au bord du Zuydersee. Symboliquement, ce bar représente le lieu de réunion de tous les marins du monde qui sont sur les bateaux qui s'arrêtent à Amsterdam.Les bateaux sont évoqués par les sirènes, le moment de la journée est évoqué par Clamence à plusieurs reprises d'abord à propos des sirènes puis à la fin du chapitre lorsqu'il évoque le pont la nuit. Le bar lui est évoqué à travers son tenancier et ceux qui le fréquentent mais aussi avec l'allusion à un tableau qui manque sur l'un des murs. Amsterdam est suscitée par l'évocation rapide de Clamence lorsque son interlocuteur lui demande son chemin (belles avenues, des tramways chargés de fleurs et de musiques tonitruantes, le Damrak, le quartier juif).

    Mais on s'aperçoit aussi que pour Clamence il existe une géographie symbolique plus subtile mais tout aussi importante d'Amsterdam . Tout d'abord, Amsterdam symbolise l'enfer de Dante vers lequel convergent les "lecteurs de journaux et les fornicateurs" qui s'égarent sur un mirage : ils viennent voir les bateaux sur le Zuydersee mais ne peuvent pas les voir à cause du brouillard. Cet enfer est donc d'abord un lieu de convergence. C'est un lieu de convergence des hommes mais c'est aussi un lieu construit selon un schéma de cercles concentriques dont le centre semble être Mexico City a priori mais peut-être aussi le Zuydersee, cette "mer intérieure". C'est ensuite un lieu gris parce que la grève est décolorée, et que le brouillard tombe. C'est pourtant un lieu qui fonctionne en trompe l'oeil même si ce terme est utilisé par Clamence pour définir Paris. En effet, Amsterdam, c'est avant tout ici Mexico-City, c'est-à-dire la ville de Mexico et donc un autre pays et surtout un autre climat avec du soleil. Mexico-City est aussi un bar que fréquentent les marins mais où échouent des bourgeois venus voir le Zuydersee. Enfin, la Hollande tout entière est présentée comme un trompe-l'oeil dans lequel la dimension matérielle voile la dimension spirituelle, et où l'amour qui se vend est une invitation au voyage : tout cela parce que la Hollande est un lieu duquel on ne peut s'échapper que par le rêve, mais un rêve qui n'autorise le bonheur qu'à travers la folie.

  • Des allusions à la parole
    • le point de départ : un échange impossible pour un problème de langue
    • ensuite, une métaphore sur la parole, le silence et la civilisation;
    • c'est aussi un aveu de la part de Clamence qu'il aime le "beau langage"
    • la parole prend aussi le sens de celle de l'avocat :
      • plaider votre cause
  • Un sens du récit palpitant.
    • La mise en route est rapide,
    • On glisse sur le tenancier du bar, sur le tableau ôté du mur, sur un portrait de Clemance et de son interlocuteur, et les personnages déambulent dans la ville, Clamence évoquant une description d'Amsterdam et les créatures de l'Europe qui échoue au Mexico City, et déjà rendez-vous est pris pour le lendemain, non sans que le problème des ponts et de la frayeur qu'ils engendrent soit évoqué.
    • On a donc une conversation a bâtons rompus, qui abordent des sujets divers tout en plantant un véritable décor.
  • Les champs lexicaux et des thèmes récurrents:
    • parole
    • morale
    • amour
    • prison et évasion
    • eau
    • enfer bougeois
    • cime et profondeurs, hauteur et chute.
    • genièvre /fièvre
    • raison et tristesse, folie et bonheur
    • religion
  • Une formulation sans cesse ambiguë
    • "Vous êtes trop bon" répond Clamence affable à son interlocuteur lorsque celui-ci l'invite à prendre boire avec lui, à sa table. L'expression, ordinaire se veut généralement laudative. Mais, lorsque l'on connaît Clamence, on comprend vite que cette expression est à prendre au sens propre : trop ici est excessif. D'une part, l'interlocteur est trop bon : il va le payer ! D'autre part, c'est justement parce qu'il le croit que Clamence s'attachera à lui pour le convaincre du contraire.
    • "Ils n'ont pas eu d'arrière-pensées" dira Clamence en vantant les "primates". Il vantait leur mutisme ! Alors que lui est une sorte de parole personnifiée. Mais de surcroît, disant cela il laisse clairement sous-entendre à son interlocuteur qu'il a, lui, Clamence, peut-être des arrière-pensées. Il en est à peu près de même lorsqu'il vante "la franche simplicité" du tenancier du bar : le terme important est peut-être plus l'adjectif qui souligne le contraire, le mensonge, bien que la simplicité contraste avec la complexité manifeste de Clamence
    • Lorsque Clamence avoue sa faiblesse pour le beau langage en général, il place aussi son interlocuteur au coeur même de sa dialectique de la lâcheté de l'homme sans le lui laisser entendre ouvertement. Dialectique que l'on retrouvera à la fin lorsqu'il abandonnera son interlocuteur devant un pont....par lâcheté... ou par véritable sens du récit.
    • Ou encore lorsqu'évoquant l'enfer, le dernier des cercles, il s'exclame "Diable".

     

  • La Hollande, une carte postale ?

Etude d'un passage

Mais oui ! A écouter leurs pas lourds, sur le pavé gras, à les voir passer pesamment entre leurs boutiques, pleines de harengs dorés et de bijoux couleur de feuilles mortes, vous croyez sans doute qu'ils sont là, ce soir ? Vous êtes comme tout le monde, vous prenez ces braves gens pour une tribu de syndics et de marchands, comptant leurs écus avec leurs chances de vie éternelle, et dont le seul lyrisme consiste à rendre parfois, couverts de larges chapeaux, des leçons d'anatomie? Vous vous trompez. Ils marchent près de nous, il est vrai, et pourtant, voyez où se trouvent leurs têtes : dans cette brume de néon, de genièvre et de menthe qui descend des enseignes rouges et vertes. La Hollande est un songe, monsieur, un songe d'or et de fumée, plus fumeux le jour, plus dorée la nuit, et nuit et jour ce songe est peuplé de Lohengrin comme ceux-ci, filant rêveusement sur leurs noires bicyclettes à hauts guidons, cygnes funèbres, qui tournent sans trêve, dans tout le pays, autour des mers, le long des canaux. Ils rêvent, la tête dans leurs nuées cuivrées, ils roulent en rond, ils prient, somnanbules, dans l'encens doré de la brume, ils ne sont plus là. Ils sont partis à des milliers de kilomètres, vers Java, l'île lointaine. Ils prient ces dieux grimaçants de l'Indonésie dont ils ont garni toutes leurs vitrines, et qui errent en ce moment au-dessus de nous, avant de s'accrocher, comme des singes somptueux, aux enseignes et aux toits en escaliers, pour rappeler à ces colons nostalgiques que la Hollande n'est pas seulement l'Europe des marchands, mais la mer, la mer qui mène à Cipango, et à ces îles où les hommes meurent fous et heureux.
 
 
1. L'évocation d'une Hollande touristique, de carte postale :
 
  • les harengs
  • les vélos
  • les canaux
  • la prostitution
  • les bars et les marins
  • les diamantaires et les orfèvres
  • un monde de marchands
  • le commerce et les comptoirs en Indonésie
  • la légende de Lohengrin
  • le monde des peintres :
    • référence à la leçon d'anatomie
    • évocation des teintes dorés, des lumières
 
2. Mais un monde réel clos et pesant qui incite à l'évasion vers un Paradis
 
  • pas lourd / passer pesamment / sur le pavé gras / pleines [allitérations en "p"]
  • monde de certitudes plus matérielles que spirituelles ("comptant leurs écus avec leurs chances de vie éternelle, et dont le seul lyrisme ...")
  • brume de néon
  • magasins : vitrines, marchands, écus,enseignes,néon,harengs, bijoux
  • somptueux (richesse), colons
 
  • tournent sans trêve / autour des mers/ le long des canaux (concentriques eux-mêmes)
  • ils roulent en rond
  • ils marchent près de nous il est vrai, mais...
 
  • "voyez où se trouvent leurs têtes : dans cette brume", "songe","songe d'or", "ce songe", "rêveusement","ils rêvent", "la tête dans leurs nuées cuivrées","somnanbules"
  • hauts (guidons)
  • brume (brume, fumeux, brume) + éloignement (des milliers de kilomètres, l'île lointaine)
  • exotisme : Java, Cipango, Indonésie, singes, singes qui s'accrochent...
  • îles / images sous-jacente d'une sorte de jungle, d'un Eden.
  • bonheur
 
3. Qui permet à Clamence de peindre la vision d'un univers ambigu où l'espoir de la religion disparaît, un monde de malaise, véritable malconfort moral renforcé par l'utilisation d'un décor habile.
 
  • Monde ambigu :
  • les apparences et la réalité (vous êtes comme tout le monde/ vous prenez/ vous vous trompez; il est vrai, et pourtant; un songe plus fumeux le jour, plus doré la nuit; cygne funèbre; dieux grimaçants; la Hollande n'est pas seulement....mais...)
  • un jeu entre un univers clos : mer intérieure mer extérieure et îles
  • évocation sournoise de la religion :
    • ils prient
    • l'encens
    • dieux grimaçants
  • mais au-delà la proposition d'un monde coincé :
    • non seulement on tourne en rond (plan horizontal)
    • mais les dieux que l'on évoque ne sont que des singes !
    • le plafond est bas, non seulement à cause de la brume, mais aussi parce que les dieux sont accrochés aux toits.
  • Il n'y a donc pas de dieux véritables et le seul paradis est le paradis exotique qui rend heureux mais dans la folie. Autrement dit le bonheur n'existe que dans une imagination détraquée. Et la raison ne nous offre qu'un monde triste.
  • Parce que l'idée sous-jacente de Clamence n'est-elle pas de suggérer qu'il n'y a aucun espoir ni aucune aide à attendre de là-haut ?
  • On comprend dès lors que l'image des harengs, des écus, de la leçons (médicale d'anatomie) ait pour fonction de nous brosser une sorte de décors ouvrant en trompe l'oeil sur une méditation sur la spiritualité qui nous ramène sur terre . On ne s'échappe qu'en prenant le bateau mais on n'échappe pas en fait à sa condition d'homme. Reste maintenant à Clamence à définir cette condition d'homme.

Conclusion:

Un monde de théâtre qui joue sur des illusions savamment mises en avant et décortiquées.
Décor jouant sur l'illusion d'un monde réel pour glisser sur la spiritualité de ce monde. Mais pas innocemment ! Clamence entend nier toute divinité, il entend aussi témoigner de ce qu'il n'est aucune espérance possible pour l'homme en dehors de ses semblables. Voilà pourquoi la description des Hollandais qu'il fait est celle d'une société fondée sur un échange vénal - mais échange tout de même- qui glisse peu à peu dans un ballet silencieux et solitaire vers une dimension intime , la recherche d'un état de bonheur, mais fondé sur un double postulat : ce bonheur n'est qu'ailleurs et il ne peut se fonder que sur une raison détraquée.

 

 

Notes diverses sur Amsterdam:

  • Amsterdam tire son nom de la rivière Amstel. Dès son origine, elle subsiste grâce à la pêche du hareng et à sa salaison. Amsterdam est, selon A.Ginsbourg (Mac Orlan, Arielli, Ginsbourg : Pays-Bas, Edition Albin Michel, Paris 1965) : «la ville du XVIIème siècle par excellence. Une caste d'orgueilleux marchands gouvernent un port groupant à peine cent cinquante mille habitants, qui rivalise et surclasse toutes les puissances concurrentes. Après avoir commercé avec les pays de la Baltique et s'être hissé au premier rang pour le marché des céréales, des constructions navales, des poudreries, Amsterdam s'assure dès 1602 du monopole de toutes les épices fines : muscade, girofle, macis, cannelle avec la création de la Compagnie des Indes orientales bientôt suivie en 1621 de la Compagnie des Indes occidentales qui importe café, indigo, écaille de tortue, tabac, riz pour toute l'Europe.»
  • Patrie de Baruch Spinoza qui y nait en 1632 et qui sera mis à l'index pour son soutien à Giodano Bruno , ami de Galilée. Il sera excomunié par la synagogue en 1673.
  • Patrie de Rembrandt. Ce dernier né en 1603 et mort en 1669 connaîtra la gloire avec La leçon d'anatomie du professeur Tulp
  • Amsterdam et les populations juives :
    «Habiles à attirer tous ceux qui peuvent contribuer à augmenter la puissance de leur ville, les magistrats accueillent avec faveur les juifs d'Espagne et du Portugal chassés de leur pays en 1492 par l'Inquisition forcenée de Torquemada et fixent pour leur bénéfice mutuel les grandes familles de marchands, de navigateurs, de cartographes, de médecins, de rabbins qui non seulement apportent leur science, leur richesse, leurs relations, mais acclimatent aussi leurs manières de l'Europe courtoise. Ces juifs dits sefardim peuvent librement bâtir une synagogue exemplaire, lieu de culte fameux où le cèdre du Liban joue avec le cuivre des chandeliers ornementés, où l'espace d'un seul tenant libère l'âme et fait s'envoler la prière.
    Une amitié profond allait se nouer entre les deux peuples, qui s'est cultivée le long des siècles. Le génie hollandais Rembrandt n'alla-t-il pas habiter dans le quartier juif et sa vision biblique fut inspirée par ses amis dont le fameux Manasseh ben Israël qu'il éternisa
    De nos jours, les Hollandais allaient manifester ouvertement par la grève générale du 24 janvier 1941 qu'ils entendaient protéger leurs compatriotes des assassins nazis, même les mains nues contre les balles. Cette action courageuse, humaine, est commémorée par l'oeuvre de Mari Andriessen, le Docker, monument puissant et réoslu qui s'élève sur la place désolée du quartier juif détruit.
    Pour l'attitude de ses habitants sous l'occupation allemande, la reine Wilhelmine devait, en mai 1945, accorder à la ville d'Amsterdam le droit d'ajouter à ses armes la devise Héroïque, Résolue, Miséricordieuse . Autre témoignage de l'époque des temps barbares, la maison où s'étaient vainement cachés Anne Franck et ses parents a été transformée en centre d'accueil pour la jeunesse du monde entier.»

 

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