LETTRES ANGEVINES
Yvon JOSEPH-HENRI
 

AIME CESAIRE

CAHIER D'UN RETOUR AU PAYS NATAL


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Pp. 61 à 65 (fin)
 
En vain pour s'en distraire le capitaine pend à sa grand'vergue le nègre le plus braillard ou le jette à la mer , ou le livre à l'appétit de ses molosses
 
La négraille aux senteurs d'oignon frit retrouve dans son sang répandu le goût amer de la liberté
 
Et elle est debout la négraille
 
La négraille assise
inattendument debout
debout dans la cale
debout dans les cabines
debout sur le pont
debout dans le vent
debout sous le soleil
debout dans le sang
debout
et
libre
debout et non point pauvre folle dans sa liberté et son dénuement maritimes girant en la dérive parfaite et la voici :
plus inattendument debout
debout dans les cordages
debout à la barre
debout à la boussole
debout à la carte
debout sous les étoiles
 
debout
et
libre
 
et le navire lustral s'avancer impavide sur les eaux écroulées.
 
Et maintenant pourrissent nos flocs d'ignominies !
par la mer cliquetante de midi
par le soleil bourgeonnant de minuit
 
ecoute épervier qui tiens les clefs de l'orient
par le jour désarmé
par le jet de pierrre de la pluie
ecoute squale qui veille sur l'occident
 
écoutez chien blanc du nord, serpent noir du midi
qui achevez le ceinturon du ciel
Il y a encore une mer à traverser
oh encore une mer à traverser
pour que j'invente mes poumons
pour que le prince se taise
pour que la reine me baise
encore un vieillard à assassiner
un fou à délivrer
pour que mon âme luise aboie luise
aboie aboie aboie
et que hulule la chouette mon bel ange curieux.
Le maître des rires ?
Le maître du silence formidable ?
Le maître de l'espoir et du désespoir ?
Le maître de ma paresse ? Le maître des danses ?
C'est moi !
 
et pour ce, Seigneur
les hommes au cou frêle
reçois et perçois fatal calme triangulaire
 
Et à moi mes danses
mes danses de mauvais nègre
à moi mes danses
la danse brise-carcan
la danse saute-prison
la danse il-et-beau-et-bon-et-légitime-d'être-nègre
A moi mes danses et saute le soleil sur la raquette de mes mains
mais non l'inégal soleil ne me suffit plus
enroule-toi, vent, autour de ma nouvelle croissance
pose-toi sur mes doigts mesurés
je te livre ma conscience et son rythme de chair
je te livre les feux où brasille ma faiblesse
je te livre le chain-gang
je te livre le marais
je te livre l'intourist du circuit triangulaire
dévore vent
je te livre mes paroles abtuptes
dévore et enroule-toi
et t'enroulant embrasse-moi d'un plus vaste frisson
embrasse-moi jusqu'au nous furieux
embrasse, embrasse NOUS
mais nous ayant également mordus
jusqu'au sang de notre sang mordus !
embrasse, ma pureté ne se lie qu'à ta pureté
mais alors embrasse
comme un champ de justes filaos
le soir
nos multicolores puretés
et lie, lie-moi sans remords
lie-moi de tes vastes bras à l'argile lumineuse
lie ma noire vibration au nombril même du monde
lie, lie-moi, fraternité âpre
puis, m'étranglant de ton lasso d'étoiles
monte, Colombe
monte
monte
monte
Je te suis, imprimée en mon ancestrale cornée blanche,
monte lécheur de ciel
et le grand trou noir où je voulais me noyer l'autre lune
c'est là que je veux pêcher maintenant la langue maléfique de la nuit en son immobile verrition !
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Analyse du texte .
 
Le mouvement du passage
 
1. Rétrécissement :
Il est établi par le passage de la dimension générale (La négraille) au Je . Césaire déplace progressivement le champ de son discours pour glisser des négres pris dans leur globalité à lui, parce qu'il se veut le chantre de la souffrance et des revendications légitimes des nègres.
 
2. Dynamique :
Cette dynamique pure est traduite par le recours à de nombreux éléments et effets. Ainsi la construction sans verbe et antithétique :
 
La négraille assise
inattendument debout
 
Ensuite, le mouvement traduit par l'ordre physique qui procède de bas en haut :
 
cale=> cabines=>pont=>vent=>soleil
 
Mouvement encore que l'évocation du navire lustra l s'avancer impavide sur les eaux écroulées
 
Mouvement enfin du vent qui s'enroule sur le narrateur, prenant de lui tout ce qui entoure la condition des nègres esclaves, embrasse leur pureté et celle du narrateur pour le noyer à la terre et l'élever au ciel et le perdre dans la condition même de la naissance et de la fin de l'univers pour le faire renaître poète d'une langue nocturne , une langue nègre. Dès lors, le narrateur prophétise un nouvel ordre linguistique, une nouvelle langue née de la noirceur et qu'il donnera au monde.
 
3. La dimension de ce mouvement , bien qu'antithétique, est une élévation de dimension mystique:
 
En effet, le texte traduit une élévation à travers la montée finale :
 
monte
monte
monte
 
attiré par les étoiles (lasso d'étoiles) jusqu'au trou noir, finitude de l'univers, le narrateur attend une renaissance linguistique et culturelle.
 
 
La mysticité, elle, provient de la dimension multiple du texte et de l'aventure cosmisque du poète.
 
- Le texte lui-même est prière
 
et pour ce, Seigneur
les hommes au cou frêle
reçois et perçois fatal calme triangulaire
 
pour les suppliciés négres qui sont morts de la traite, ce traffic triangulaire.
 
- Il est prière dans sa construction (versets) , par la répétition des formules, prière dans sa dimension de demande et d'adresse non seulement au Seigneur, mais à l'Univers (Vent)
 
- Il est prière dans son invocation qui convoque l'univers à participe à son énonciation :
 
écoute épevier qui tiens les clefs de l'orient
(...................................................)
écoute squale qui veille sur l'occident
 
écoutez chien blanc du nord, serpent noir du midi
qui achevez le ceinturon du ciel
 
où l'on peut reconnaître les 4 points cardinaux.
 
 
- Mais il est aussi Verbe dans la mesure où il dit, énonce , et agit donc sur le monde.
 
Il est métamorphose du monde : le Nègre, assis se retrouve debout, les eaux sont écroulées, le temps est réuni à midi et minuit dans une éternité, le nègre grandit (enroule-toi, vent, autour de ma nouvelle croissance pose-toi sur mes doigts mesurés ), et pris dans l'argile lumineuse, le Nègre est élevé au ciel dans une gloire d'Etoiles jusqu'au Trou Noir , christ moderne, dont le supplice délivrera la Langue, donc le Verbe et le dire.
 
 
Les thèmes du poème :
 
Le voyage
-Le thème du voyage est redondant dans le passage délimité.
 
On peut y trouver juxtaposé sans doute avant tout le voyage de Césaire lui-même rentrant de Métropole en Martinique et voyageant sur un bateau. Cette dimension n'est pas gratuite parce que traditionnellement, le Martiniquais allait se fondre en France pour y acquérir une culture d'emprunt gage de réussite, puisqu'il abandonnait ses oripeaux nègres dont l'utilité était jusque là nulle.
 
Ensuite, bien sûr c'est le voyage des esclaves à travers de nombreuses évocations. Celle du capitaine [qui] pend à sa grand'vergue le nègre le plus braillard ou le jette à la mer ; celle de la négraille qui envahit le bateau (la cale, les cabines, le pont) ; le terme même de maritimes , les cordages, la barre, la boussole , la carte, le navire , les eaux; la mer , la mer à traverser .
 
Enfin, c'est le voyage du narrateur lui-même qui endosse le sort de tous pour se donner au vent et partir, à la rencontre des origines et de la fin du monde cosmique pour revenir, sorcier abreuvé à la langue obscure du trou noir, oeil gigantesque observant le monde d'un véritable oeil de verre béant .
 
La négritude
 
Parler de la négritude c'est d'abord évoquer un monde noir.
 
- le champ lexical de la négritude traverse le passage de part en part
depuis la vieille négritude jusqu'au grand trou noir et la langue de la nuit, en passant par négrier, nègre, négraille.
 
- mais la négritude c'est une condition , l'esclavage que l'on retrouve à travers l'évocation de cet esclavage:
dans le voyage d'abord (le négrier craque de toute part...)
dans le peu de cas des vies noires (pour s'en distraire le capitaine pend à sa grand'vergue le nègre le plus braillard ou le jette à la mer..)
dans les conditions de détention :
 
le carcan
la prison
la complainte des enchaînés (chain-gang)
la fuite dans les marais
la dénonciation d'un voyage forcé (intourist du circuit triangulaire)
 
enfin et surtout dans le revendication de liberté et de la dignité retrouvée :
 
debout
et
libre
 
 
Ensuite, c'est dénoncer le racisme, amalgame facile fait de mépris que le poète s'empresse de récupérer pour en faire un bouclier qui l'identifie et le distingue :
 
la négraille
ses odeurs d'oignons frits
les danses des mauvais nègres
puisque le noir est maléfique
 
C'est aussi réfléchir à l'expression d'une réalité culturelle pour faire d'une minorité une langue nouvelle visant à détruire l'ordre de valeurs fondées sur la prééminence d'une culture blanche.
- revendication d'une dignité retrouvée (debout)
- revendication d'une liberté qui identifie le nègre à l'homme , créatude de l'univers : créature du vent, créature de fraternité (nous ; multicolores puretés; fraternité âpre; Colombe) associant le blanc (mon ancestrale cornée blanche ) à la nature originelle du monde (le trou noir) à l'obscurité (nombril du monde), à la nuit nécessaire au jour et qui préfigure la résurrection , à l'âme pure quelle que soit sa couleur.
 
C'est enfin une soif perceptible à la fois dans les appels et dans la dimension d'absolu que le narrateur donne à son aventure .
 
Une culture négro-franco-américano-antillaise
les jeux de mots :
je te livre
le maître....c'est moi
fatal calme triangulaire
embrasse NOUS
nous ayant également mordus
un champ de justes filaos [le filaos est un arbre qui remplace le sapin sous les climats antillais mais dont le port est plus érigé que le sapin.Parler de champ de filaos n'a me semble-t-il rien à voir avec d'autre réalité que l'imagination du poète qui joue sur les horizontalités et les verticalités, le champ de filaos renvoyant en quelque sorte à un cimetière]
les emprunts
les néologismes
Colère , grandeur et dérision
 
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