En vain dans la tiédeur de votre gorge
mûrissez-vous vingt fois la même pauvre consolation
que nous sommes des marmonneurs de mots
Des mots ? quand nous manions des quartiers de monde, quand
nous épousons des continents en délire, quand nous
forçons de fumantes portes, des mots, ah oui, des mots !
mais des mots de sang frais, des mots qui sont des
raz-de-marée et des érésipèles et des
paludismes et des laves et des feux de brousse, et des
flambées de chair, et des flambées de villes...
Sachez-le bien:
je ne joue jamais si ce n'est à l'an mil
je ne joue jamais si ce n'est à la Grande Peur
Accommodez-vous de moi. Je ne m'accommode pas de vous !
Parfois on me voit d'un grand geste du cerveau , happer un
nuage trop rouge
ou une caresse de pluie, ou un prélude du vent,
ne vous tranquillisez pas outre mesure :
Je force la membrane vitelline qui me sépare de
moi-même,
Je force les grandes eaux qui me ceinturent le sang
C'est moi rien que moi qui arrêtes ma place sur le
dernier train de la dernière vague du dernier
raz-de-marée.
C'est moi rien que moi
qui prends langue avec la dernière angoisse
C'est moi oh, rien que moi
qui m'assure au chalumeau
les premières gouttes de lait virginal !
Et maintenant un dernier zut :
au soleil (il ne suffit pas à soûler ma
tête trop forte)
à la nuit farineuse avec les pondaisons d'or des
lucioles incertaines
à la chevelure qui tremble tout au haut de la falaise
le vent y saute en inconstantes cavaleries salées
je lis bien à mon pouls que l'exotisme n'est pas
provende pour moi
Au sortir de l'Europe toute révulsée de cris
les courants silencieux de la désespérance
au sortir de l'Europe peureuse qui se reprend et fière
se surestime
je veux cet égoïsme beau
et qui s'aventure
et mon labour me remémore d'une implacable
étrave.
Que de sang dans ma mémoire ! Dans ma mémoire
sont des lagunes. Elles sont couvertes de têtes de morts.
Elle ne sont pas couvertes de nénuphars. Dans ma
mémoire sont des lagunes. Sur leurs rives ne sont pas
étendus des pagnes de femmes.
Ma mémoire est entourée de sang. Ma
mémoire a sa ceinture de cadavres !
et mitraille de barils de rhum génialement arrosant nos
révoltes ignobles , pâmoisons d'yeux doux d'avoir
lampé la liberté féroce
(les nègre-sont-tous-les-mêmes, je-vous-le-dis
les vices-tous-les-vices, c'est-moi-qui-vous-le-dis
l'odeur-du-nègre, ca-fait-pousser-la-canne
rappelez-vous-le-vieux-dicton:
battre-un-nègre, c'est le nourrir)
amour des rocking-chairs méditant la volupté des
rigoises
je tourne, inapaisée pouliche
Ou bien tout simplement comme on nous aime !
Obscènes gaiement, très doudous de jazz sur leur
excès d'ennui.
Je sais le tracking, le Lindy-hop et les claquettes.
Pour les bonnes bouches la sourdine de nos plaintes
enrobées de oua-oua. Attendez..
Tout est dans l'ordre. Mon bon ange broute du néon.
J'avale des baguettes. Ma dignité se vautre dans les
dégobillements...